Médailles d’honneur

Lorsque Alfred Nobel ordonna qu’après sa mort, des prix annuels devraient être attribués pour des réalisations exceptionnelles dans différents domaines, il ne pouvait pas savoir que l’accomplissement de son souhait allait se traduire par une telle dynastie de récompenses si respectées et si convoitées.

La fondation Nobel marquera officiellement le 100ème anniversaire de la première cérémonie des prix Nobel en décembre de cette année, lorsque les prix 2001 seront présentés.

Irwin Abrams, largement considéré comme le plus grand spécialiste de l’histoire de l’une des récompenses, le prix Nobel de la paix, fait partie de ceux qui planifient de participer aux festivités. Abrams est professeur émérite distingué à l’université Antioche de Yellow Springs, Ohio, où il a enseigné l’histoire européenne et les relations internationales pendant plus de 30 ans. Il est l’auteur de The Nobel Peace Prize and the Laureates, 1901-1987 (Le prix Nobel de la paix et les lauréats, 1901-1987 ; publié en 1988 ; l’édition du centenaire révisée et mise à jour devrait être publiée avant le mois de décembre 2001),The Words of Peace: Selections from the Speeches of the Nobel Prize Winners of the Twentieth Century (publié en 2000) (Les mots de la paix : sélections des discours des lauréats du Prix Nobel de la paix du 20ème siècle), et Nobel Peace Lectures, 1971-1995 (publié en 1999) (Les conférences de paix Nobel, 1975-1999). Il s’est récemment entretenu avec Rebecca Sweat, collaboratrice à Vision, sur cette prestigieuse récompense.

 

RS Quels sont les objectifs du prix Nobel de la paix ?

IA Dans son testament, Alfred Nobel indiqua qu’il voulait que le capital de sa propriété soit placé. Chaque année, affirma Nobel, les intérêts de ces placements devaient être divisés aux cinq personnes qui, l’année précédente, « auront accordé le plus grand bienfait à l’humanité ». Un des cinq prix, bien sûr, était le prix de la paix, dont Nobel ordonna qu’il soit donné à la personne qui « aura accompli la plus grande ou la meilleure œuvre pour la fraternité entre les nations, l’abolition ou la réduction de l’armée de métier, et l’organisation et la promotion de congrès pour la paix ». Le comité du prix Nobel a pris la phrase « la meilleure œuvre pour la fraternité entre les nations » et l’a élargie pour qu’elle recouvre pratiquement tout ce qui est accompli en faveur de la fraternité parmi les peuples. C’est la raison pour laquelle, ces dernières années, il y a parmi les lauréats du prix de la paix le directeur de la Food and Agriculture Organisation et le Children’s Fund des Nations Unies, ainsi qu’un scientifique qui a travaillé sur des méthodes pour augmenter la production agricole. Le comité a réalisé que l’on ne peut pas obtenir un monde où règne la paix si l’on y souffre de la faim.

RS Le prix Nobel de la paix existe depuis 100 ans. Ses objectifs ont-ils été modifiés ou élargis à travers les décennies afin de refléter les soucis auxquels nous faisons face dans notre monde actuel ?

IA Oui. L’accent est davantage mis sur les droits de l’homme. C’est un aspect qui ne fut pas mentionné dans le testament d’Alfred Nobel, mais tout comme vous ne pouvez pas avoir une paix dans le monde si la faim existe encore, vous ne pouvez pas non plus avoir la paix sur la terre sans une justice sociale. C’est pourquoi, dans les 40 dernières années, le comité a attribué un grand nombre de prix pour les droits de l’homme. Seulement pendant les 10 dernières années, le prix de la paix a été donné à des personnes comme Aung San Suu Kyi, l’activiste birman pour les droits de l’homme, Rigoberta Menchú Tum, une Indienne maya du Guatemala qui a fait campagne pour les droits des peuples indigènes dans cette région, ou encore l’évêque Carlos Felipe Ximenes Belo et José Ramos-Horta, activistes pour les droits de l’homme au Timor oriental qui étaient opprimés par le gouvernement indonésien.

RS Considérez-vous le prix Nobel de la paix comme un succès au niveau de l’influence qu’il exerce pour la paix dans le monde ?

IA Le but du prix n’est pas seulement de mettre fin aux conflits. Il y a eu beaucoup de conflits dans le monde durant le siècle dernier. Si vous jugez le prix selon le nombre de conflits qui se sont terminés, vous aurez sans doute quelques résultats positifs mais vous n’en aurez pas beaucoup. Vous pourriez désigner le prix qu’ils attribuèrent à Theodore Roosevelt en 1906 pour son travail de médiation entre la Russie et le Japon qui aida à mettre fin à la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Mais les échecs ont été bien plus nombreux. Regardez par exemple le prix de la paix de 1994 qui fut donné à Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin pour les accords d’Oslo. Rabin et Arafat se sont serré la main et il y avait un grand espoir de paix au Moyen-Orient. Mais quelques mois plus tard, Rabin fut assassiné, les négociations de paix cessèrent et il y eut une escalade de la violence.

« Si vous jugez le prix selon le nombre de conflits qui se sont terminés, vous aurez sans doute quelques résultats positifs mais vous n’en aurez pas beaucoup. »

Un autre exemple serait le prix décerné en 1998 à John Hume, un catholique, et à David Trimble, un protestant, pour ce qu’ils essayaient de faire en Irlande du Nord. Ils n’ont jamais pu convaincre l’Armée républicaine irlandaise d’abandonner ses armes, et la situation est toujours critique. Il y a eu aussi d’autres cas où le prix fut donné pour un accord politique mais où la paix n’a pas suivi.

RS Si ce n’est pour mettre fin aux conflits, comment évalueriez-vous l’impact du prix Nobel de la paix dans le monde ?

IA Je crois que vous devez regarder les individus qui ont été les artisans de la paix — ceux qui ont œuvré pour la paix de façons si différentes — plutôt que de regarder seulement le prix lui-même. Il y a des lauréats qui, par l’œuvre de toute une vie, nous ont donné des exemples de ce que les êtres humains peuvent accomplir. C’est de cette manière que je considère le prix comme ayant un impact sur la civilisation.

Prenez le prix 2000 qui fut décerné à Kim Dae Jung, un homme qui a dédié sa vie à œuvrer pour la paix et la réconciliation entre la Corée du Nord et du Sud. Qu’il soit oui ou non capable d’obtenir une telle réconciliation, j’estime que Kim Dae Jung a mérité pleinement cette récompense. À l’époque où la Corée du Nord était dirigée par un gouvernement extrêmement autoritaire et militariste, il fut jeté en prison, déclaré coupable et condamné à mort ; et à un certain moment, il fut même kidnappé, attaché et bâillonné par des agents secrets qui l’emmenèrent sur leur bateau dans le but de le jeter par-dessus bord. Voilà un homme qui fut persécuté et traité très sévèrement à cause de ses idéaux de réconciliation et de paix. À présent, il a été élu président de son pays, ce qui lui permet de travailler à sa « sunshine policy » (politique dont les débats doivent rester ouverts au public) avec la Corée du Nord. Même si sa politique échoue, je pense qu’il se distinguera comme étant un exemple extraordinaire pour nous tous.

RS Si le prix Nobel de la paix n’aide pas à mettre fin aux conflits, peut-il au moins soutenir les efforts de paix ?

IA Le fait de décerner le prix attirera souvent l’attention du monde sur le lauréat et le travail qu’il ou elle accomplit. Par exemple, lorsque le prix Nobel de la paix fut décerné à l’évêque Belo et à José Ramos-Horta en 1996, le comité Nobel norvégien fit en fait une publicité internationale pour le Timor oriental pour que nous réalisions tout ce qui était en train de s’y dérouler. Beaucoup d’entre nous ne savaient peut-être même pas où se situait le Timor oriental avant que ce prix soit décerné. Mais maintenant nous savons. À présent, l’indépendance est sur le point d’être établie là-bas, et je pense que le prix de la paix a été un facteur important pour aider à ce que tout ceci arrive.

« À présent, l’indépendance est sur le point d’être établie [au Timor Oriental] ... et je pense que le prix de la paix a été un facteur important pour aider à ce que tout ceci arrive. »

RS Parmi les 100 lauréats du prix Nobel de la paix, lesquels se distinguent à votre avis ?

IA Probablement Aung San Suu Kyi, que j’ai déjà mentionné, ainsi que Ralph Bunche, Linus Pauling, Albert Schweitzer et Mère Teresa.

Ralph Bunche [lauréat 1950] était professeur à l’université Howard avant de devenir responsable aux Nations Unies et un négociateur clé dans le conflit entre les États arabes et Israël. Plus tard, il fut le responsable des Nations Unis s’occupant de la période de transition entre le colonialisme européen et l’indépendance qu’ont connue de nombreuses nations africaines. Mais il était d’origine très modeste. Il était né dans la pauvreté — il était en fait l’arrière-petit-fils d’esclaves. Sa grand-mère l’encouragea à rester à l’école pendant que nombre de ses pairs afro-américains abandonnaient. Il travailla pour payer ses études à UCLA et obtint plus tard un diplôme supérieur à Harvard.

Linus Pauling [lauréat 1962] était un brillant scientifique au California Institute of Technology. Mais son amour pour la science était aussi fort que son engagement pour la paix. Il pensait que les bombes étaient horribles, donc il passa les dernières années de sa vie à faire campagne pour empêcher leur usage. Il collabora à un traité visant à empêcher les essais nucléaires dont les retombées mettaient en péril les vies d’enfants à travers le monde entier.

Albert Schweitzer [lauréat 1952] est un formidable exemple de quelqu’un qui aurait pu faire un grand nombre de choses avec sa vie. C’était un organiste talentueux, un expert en Bach, un théologien et un écrivain. Il provenait d’une famille nantie, et lors d’un été, en vacances scolaires, il réalisa à quel point sa vie était bien meilleure que la vie de certains de ses camarades avec qui il était allé à l’école. Il décida donc de dédier sa vie à travailler pour les pauvres et les nécessiteux en Afrique. Il avait en fait étudié la médecine afin de pouvoir y aller en tant que docteur.

Mère Teresa [lauréate 1979] a une histoire similaire. Elle avait enseigné des jeunes filles indiennes de la haute société dans une école assez chic de Calcutta, et un jour elle a simplement estimé que c’était sa vocation de revenir travailler avec les gens de la rue et de les aider.

RS Tous les lauréats de prix Nobel ont-ils certaines caractéristiques communes ?

IA Oui, ils se sont tous engagés vis-à-vis de la paix et ils ont eu le courage nécessaire de poursuivre leur but. Linus Pauling, par exemple, travaillait à sa politique antinucléaire au même moment où l’Union Soviétique élaborait un traité pour arrêter les essais de bombes. Pauling fut donc publiquement accusé d’être pro-communiste.

« [Les lauréats de prix Nobel] devaient donc avoir de fortes convictions, un engagement profond et une bonne dose de courage pour franchir les obstacles qui se présentaient à eux. »

Il y en a aussi d’autres qui ont travaillé à des politiques impopulaires et qui ont été publiquement persécuté pour leurs positions. Ils devaient donc avoir de fortes convictions, un engagement profond et une bonne dose de courage pour franchir les obstacles qui se présentaient à eux. Martin Luther King Jr. est mort pour ses convictions. Puis il y a eu Anwar Sadate qui fut assassiné, et un Allemand nommé Carl von Ossietzky, un antimilitariste que Hitler jeta dans un camp de concentration, et bien sûr, il y a eu Yitzhak Rabin, qui fut assassiné. Ces personnes furent toutes des martyrs de la paix.

RS Nous pouvons certainement apprendre de grandes leçons de ces nombreux lauréats et être inspirés par ce qu’ils ont accompli dans leur vie. Est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé d’écrire vos livres — pour partager ces histoires avec le monde entier ?

IA Oui, mais je voulais en particulier attirer l’attention des jeunes. Il y a quelques années, lors d’une conférence, on nous présenta les résultats d’une étude faite sur des adolescents américains à qui on avait demandé quels étaient leurs héros. Or, au même âge, j’aurais dit Charles Lindbergh ou peut-être mon père. Mais les noms que ces adolescents donnèrent étaient tous des noms de rock stars. Ceci m’a consterné et j’ai pensé que l’on devait faire connaître aux jeunes un grand nombre de personnes différentes qui avaient gagné le prix Nobel de la paix. C’est ce qui m’a en fait motivé à écrire mon premier livre et c’est à mon avis ce que fait le mieux le prix : fournir des modèles positifs à notre société — et spécialement aux jeunes.

RS Vous avez mentionné plus tôt qu’il y avait eu un certain nombre « d’échecs » de la paix au siècle dernier. Il est clair que le 20ème siècle fut l’un des siècles les plus violents que le monde ait connu. Que voyez-vous pour les années à venir ? Êtes-vous optimiste ou pessimiste sur la paix dans le monde au 21ème siècle ?

IA Les deux. Il est évident qu’il y a des progrès de fait en matière de droits de l’homme, et ils sont dus en grande partie aux efforts d’organisations comme Amnesty International et Physicians for Humans Rights. Je pense que l’on peut être encouragé par les progrès pour les droits de l’homme. Il y a aussi des progrès pour ce qui est d’aider ceux qui sont dans le besoin dans certains pays en voie de développement. Regardez par exemple le travail effectué pour les victimes du sida en Afrique.

Mais il y a aussi eu une montée du nationalisme et des conflits ethniques dans diverses parties du monde. Les nouvelles concernant toutes les guerres et les terribles holocaustes du siècle dernier ont été décourageantes. Les gens ont-ils appris les leçons de la guerre ? C’est difficile à dire. Ceci dit, je ne pense pas que l’on devrait seulement regarder le côté sombre des holocaustes et des guerres que nous avons connus. Il y a eu des progrès malgré le fait qu’il y ait eu ces guerres terribles.