Jean, à la lumière du futur

Le dernier écrit de l’apôtre Jean, le livre de l’Apocalypse, termine le recueil que nous appelons le Nouveau Testament. Ce texte tire son nom du grec apokalypsis, qui signifie « révélation » ou « dévoilement » (de choses à venir, en l’occurrence). Comme il est rempli de visions étranges, de sang et de fumée, de combats terrifiants, de bêtes effrayantes et de dirigeants malfaisants, le livre apparaît essentiellement comme un cauchemar de la pire espèce, bien qu’il aboutisse finalement à un monde de paix, nouveau et éternel. Nombreux sont ceux qui mettent en question la paternité de ce texte. Toutefois, les chercheurs classiques, se fondant sur les plus anciennes traditions, sont convaincus que l’Apocalypse est vraiment l’œuvre de l’apôtre Jean. Les thèmes abordés prolongent son Évangile et ses trois lettres pastorales, en offrant à l’Église une perspective capitale sur les événements liés à la fin du monde et sur la métamorphose de l’ère actuelle de l’homme.

Le « dévoilement » manque néanmoins de clarté pour la plupart des gens qui prennent le temps de lire ce livre. Son contenu a mis en difficulté jusqu’à d’éminents théologiens. Dans la préface des premières éditions du Nouveau Testament traduit par Martin Luther, le réformateur écrivait cette phrase bien connue : « Que chacun fasse de ce livre ce qu’il pourra ». Il estimait que le récit des visions de Jean n’était « ni apostolique ni prophétique », quoique son opinion ait évolué par la suite. L’érudit biblique anglais J. B. Philips a exprimé des doutes similaires. Dans l’introduction de sa version du XXe siècle, il a indiqué avoir été naturellement tenté d’omettre intégralement ce livre de son travail de traduction. Il a d’ailleurs précisé que Jean Calvin avait opté pour cette solution dans son commentaire du Nouveau Testament.

La tradition rapporte que, vers la fin de sa vie, Jean vivait à Éphèse (aujourd’hui dans l’ouest de la Turquie). Une opposition croissante aux partisans de Jésus a sans doute causé son exil sur l’île romaine de Patmos, toute proche. C’est là que sa dernière œuvre lui a été inspirée. Plus tard, peut-être de retour à Éphèse, conformément à l’instruction qui lui avait donnée d’écrire des messages ciblés ainsi que les détails de ses visions, il a rédigé l’Apocalypse. Jean l’indique en revenant sur son expérience : « [J]’étais dans l’île de Patmos, à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus [et j’entendis une voix] qui disait : Ce que tu vois, écris-le dans un livre » (Apocalypse 1 : 9b, 11a, Nouvelle édition de Genève 1979 pour cet article).

L’AUTEUR ET SES DESTINATAIRES 

L’Apocalypse débute par un énoncé sur l’origine de son contenu, son auteur et sa finalité : « Révélation de Jésus-Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu’il a fait connaître, par l’envoi de son ange, à son serviteur Jean ; celui-ci a attesté la parole de Dieu et le témoignage de Jésus-Christ : soit tout ce qu’il a vu. » (Apocalypse 1 : 1‑2).

Dieu le Père a donné à Jésus le message sur les événements à venir. À son tour, Jésus l’a transmis à l’un de ses disciples, Jean, par l’intermédiaire d’un ange et de visions, de sorte que le peuple de Dieu (« ses serviteurs ») puisse avoir une connaissance anticipée de ce qui va se passer à la fin de la présente phase de l’histoire humaine. Le commencement du texte contient également d’importantes informations pour les partisans de Jésus afin qu’à la lumière de ce qui allait arriver, ils sachent comment réagir à leur contexte sociopolitique. Il faut noter que Jean ne revendique pas le livre comme son travail personnel. Il indique avoir été chargé de mettre par écrit tout ce qu’il avait vu et entendu, puis de le transmettre sous la forme d’une longue lettre destinée aux sept congrégations de l’Église (versets 4, 11, 19).

UN SAVOIR PRIVILÉGIÉ 

Le premier verset du livre annonce clairement que les destinataires d’origine se limitaient aux serviteurs de Dieu. Jean est « votre frère, qui ai part avec vous à la tribulation, au royaume et à la persévérance en Jésus » (verset 9). À l’époque de sa divulgation, il ne s’agissait pas d’un message public. Aujourd’hui, évidemment, il est public puisqu’il paraît dans des millions de Bibles traduites dans des centaines de langues et dialectes. Pourtant, cela ne signifie pas obligatoirement que ce lectorat plus vaste l’a compris ou va le comprendre. La perception du livre à travers l’histoire prouve le contraire. Malgré sa disponibilité immédiate, il a laissé perplexe une majorité de gens.

« Les disciples s’approchèrent, et lui dirent : Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? Jésus leur répondit : Parce qu’il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, et que cela ne leur a pas été donné. »

Matthieu 13 : 10-11

La raison tient à une vérité biblique qu’indique l’évangile de Matthieu et que peu réussissent à saisir. Jésus s’est souvent exprimé en public au moyen d’allégories. Matthieu en rapporte une série qui concerne le royaume céleste. On pense souvent que Jésus parlait de cette manière pour éclaircir le sens de son propos, mais ce n’est pas ce que l’apôtre démontre. Après avoir entendu Jésus raconter la parabole du semeur, les disciples lui ont demandé : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? Jésus leur répondit : Parce qu’il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, et que cela ne leur a pas été donné. » (Matthieu 13 : 10‑11).

Le terme mystères est traduit du grec musterion qui signifie « la forme non manifestée ou secrète d’un conseil divin, le mystère (de Dieu), les pratiques, pensées et desseins mystérieux de Dieu […] qui sont cachés de la raison humaine, ainsi que de toute autre compréhension inférieure au niveau divin, dans l’attente de leur accomplissement ou de leur révélation à ceux qui en sont destinataires. » (W. F. Arndt, F. W. Danker, W. Bauer, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, 2000).

En privé, Jésus a expliqué la parabole du semeur à ses fidèles en disant : « C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent. » (Matthieu 13 : 13). Les disciples, eux, n’appartenaient pas à la même catégorie : « Mais heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent ! » (verset 16).

Dans son évangile, Jean donne un éclairage supplémentaire sur ce savoir privilégié. Il rapporte la réponse suivante, donnée par Jésus à un public incrédule : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jean 6 : 44). Peu après, à la suite des propos de Jésus, plusieurs de ceux qui, à l’origine, lui étaient ouverts s’isolèrent de lui, « se retirèrent, et ils n’allèrent plus avec lui » (Jean 6 : 44). On ne s’étonnera donc pas de constater que, concernant une grande partie du livre de l’Apocalypse, le public a une réaction très négative vis-à-vis de Dieu et de son message, et que le texte est écrit à l’intention du peuple de Dieu en l’attente de la seconde venue.

En conséquence, Jean écrit à l’Église en disant : « À celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, et qui a fait de nous un royaume, des sacrificateurs pour Dieu son Père, à lui soient la gloire et la puissance, aux siècles des siècles ! Amen ! Voici, il vient avec les nuées. Et tout œil le verra, même ceux qui l’ont percé ; et toutes les tribus de la terre se lamenteront à cause de lui. Oui. Amen ! » (Apocalypse 1 : 5b‑7). C’est un message qui n’avait aucun sens pour des personnes extérieures, compte tenu de ses références au Père, à Christ et à son sacrifice, son retour et son rôle, ainsi qu’à l’avenir de son peuple.

Le passage suivant n’avait pas non plus de signification pour ceux qui n’appartenaient pas à l’Église : « Tu es digne de prendre le livre, et d’en ouvrir les sceaux ; car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu par ton sang des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute nation ; tu as fait d’eux un royaume et des sacrificateurs pour notre Dieu, et ils régneront sur la terre. » (versets 9‑10). Jean écrit pour l’Église lorsqu’il consigne ces paroles prononcées par des êtres angéliques à la louange de Christ.

L’auditoire préétabli des révélations est mentionné dans de nombreux autres passages du livre, notamment au chapitre 6 : 9‑11, qui concerne le martyre des croyants, au chapitre 7 : 1‑4, relatif à la protection du peuple de Dieu, au chapitre 8 : 1‑4, qui mentionne les prières des saints, et au chapitre 12 sur l’identité et l’histoire de l’Église.

Les deuxième et troisième chapitres de l’Apocalypse sont tout particulièrement axés sur l’Église. En effet, il y figure des messages précis et spécifiques destinés aux sept congrégations énumérées au chapitre 1 (verset 11). Bien que celles-ci ne soient pas citées nommément après les trois premiers chapitres, la postface du livre indique : « Moi Jésus, j’ai envoyé mon ange pour vous attester ces choses dans les Églises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l’étoile brillante du matin. » (Apocalypse 22 : 16, c’est nous qui soulignons). Ainsi, l’Apocalypse commence et termine en se référant à son public particulier.

SEPT MESSAGES 

Les sept Églises se trouvaient dans la province romaine d’Asie. Elles formaient une boucle au départ d’Éphèse, allant vers le nord et l’est, puis le sud et l’ouest, en passant par Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Loadicée, avant de revenir à Éphèse. Mais pourquoi le parcours de Jean ne comptait-il que sept étapes ? N’y avait-il que sept congrégations dans cette région ? Cela paraît peu probable. Nous savons que, quelques années plus tôt, il existait d’autres Église : à Troas, au nord-ouest de Pergame (Actes 20 : 5) ; peut-être à Milet, au sud d’Éphèse (Actes 20 : 17‑18) ; et sur les rives du Lycos à Colosses et Hiérapolis, près de Laodicée (Colossiens 1 : 2 ; 4 : 13).

Il faut noter que, dans le livre de l’Apocalypse, figurent de nombreuses séries de sept : sept étoiles, sept anges, sept chandeliers, sept sceaux, sept trompettes, sept têtes, sept diadèmes, sept coupes et sept derniers fléaux. Dans la littérature biblique, sept signifie une réalisation complète, une totalité, un tout. Les sept congrégations représentent donc l’ensemble de l’Église et les messages qui leur sont adressés s’appliquent à l’ensemble de l’Église à travers le temps jusqu’à nos jours. De la part de Christ lui-même, chaque congrégation a reçu un message spécifique (Apocalypse 1 : 11‑20) que toutes les sept ont lu dans l’intégralité du livre. Jean a délivré ces messages et récits sept fois au cours des chapitres 2 et 3 : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises » (voir aussi 2 : 23).

Bien que les messages soient individualisés, on peut trouver des éléments communs qui permettent de conclure qu’ils apportent les mêmes informations essentielles répétées sept fois pour que l’impact soit optimal. Alors que la possibilité d’une corruption de la foi apparaît quel que soit le lieu, les points communs les plus évidents sont les louanges (sauf dans la lettre à Laodicée), le reproche (sauf dans les lettres à Smyrne et Philadelphie), l’exhortation et une promesse encourageante à ceux qui opéreront les changements personnels nécessaires.

ÉPHÈSE : EN MANQUE DE FERVEUR 

Avec une population d’environ 200.000 habitants, Éphèse était à la fois un grand port et le centre administratif de l’Asie. Située à l’extrémité occidentale d’une route importante, la ville abritait l’une des sept merveilles du Monde antique, le temple d’Artémis (ou de Diane). De ce fait, elle était neokoros, c’est-à-dire gardienne du temple, d’Artémis (voir Actes 19 : 35). Y ont été érigés également les temples de Jules César et de la déesse Rome, mais aussi d’Auguste et, plus tard, d’Hadrien. Si les villes voulaient attirer les financements et les faveurs de Rome, elles demandaient l’autorisation de construire ce genre d’édifice et se voyaient ainsi attribuer le titre de neokoros. Vers la fin du premier siècle, les pères de la cité d’Éphèse ont proposé un sanctuaire à l’empereur Domitien (81‑96 de notre ère) et à sa dynastie. Une fois que le dirigeant a accepté, la famille Flavien, qui comptait aussi les empereurs Vespasien et Titus (destructeurs de Jérusalem en l’an 70), a été honorée dans un temple dont on peut encore voir les contours dans les ruines de la ville. Jouissant des bonnes grâces de Domitien, Éphèse a été baptisée la gardienne du culte impérial en Asie vers l’an 89. L’adoration de l’empereur impliquait d’offrir des sacrifices aux statues impériales.

Sans doute est-ce pendant le règne de Domitien que Jean se trouvait sur l’île de Patmos. L’auteur grec Philostrate précise qu’à l’époque, les îles au large de la côte occidentale étaient peuplées de condamnés à l’exil. Était-ce parce que Jean avait refusé de se livrer à cette vénération impériale et qu’il avait été dénoncé par certains de ses opposants ? Quel qu’en ait été le motif, le passage de Jean sur Patmos n’a pas été long. Le successeur de Domitien, Nerva (96‑98), a libéré tous les exilés qui n’avaient pas commis de délits graves. Si l’apôtre est revenu à Éphèse, il était dorénavant libre de rédiger et de diffuser le récit de ce qu’il avait vu et entendu.

Le message de Christ à l’Église d’Éphèse débute ainsi : « Je connais tes œuvres, ton travail, et ta persévérance. Je sais que tu ne peux supporter les méchants ; que tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et qui ne le sont pas, et que tu les as trouvés menteurs ; que tu as de la persévérance, que tu as souffert à cause de mon nom, et que tu ne t’es point lassé. » (Apocalypse 2 : 2‑3).

Au cours de ses premières années, la congrégation s’était caractérisée par sa ferveur, sa patience face aux situations éprouvantes et par son ardeur à l’égard des bonnes œuvres. Ils étaient même prêts à mettre en cause l’autorité de ceux qui se prétendaient apôtres, mais qui portaient un faux message. Éphèse étant un carrefour régional, elle attirait certains types de personnes, y compris des prêcheurs itinérants.

On en trouve un exemple dans les Actes des Apôtres alors que Paul séjournait à Éphèse. Luc raconte ce cas : « Quelques exorcistes juifs ambulants essayèrent d’invoquer sur ceux qui avaient des esprits malins le nom du Seigneur Jésus, en disant : Je vous conjure par Jésus que Paul prêche ! » (Actes 19 : 13). Par la suite, les faux docteurs qui ont prétendu être des apôtres entraient dans cette catégorie de prêcheurs ambulants. L’Église d’Éphèse avait été fidèle de bien des manières et ne s’était pas compromise en écoutant ce genre de personne. En revanche, elle ne répondait pas à d’autres attentes. Ses membres étaient devenus négligents, et leurs bonnes œuvres n’excusaient nullement le fait qu’ils n’opéraient pas les changements nécessaires. C’est pourquoi la lettre de Jean contenait aussi un avertissement de Christ : « Mais ce que j’ai contre toi, c’est que tu as abandonné ton premier amour. Souviens-toi donc d’où tu es tombé, repens-toi, et pratique tes premières œuvres ; sinon, je viendrai à toi, et j’ôterai ton chandelier de sa place, à moins que tu ne te repentes. » (Apocalypse 2 : 4‑5).

La faiblesse de la société environnante avait nui à l’Église. Celle-ci avait perdu son enthousiasme à propos de la vérité que Paul avait enseignée en premier. Désormais, trente à quarante ans plus tard, la ferveur que la congrégation avait ressentie initialement pour son enseignement novateur s’était relâchée. Cela peut arriver à tout le monde. C’est pour cette raison que le message adressé aux Éphésiens était de se réveiller, de reconnaître leur triste état et de se repentir ou de changer. Christ leur a dit de se souvenir de leur enthousiasme lors de leur premier engagement à vivre selon sa voie. Il savait qu’ils étaient capables de tenir bon, comme il le déclare tout de suite après : « Tu as pourtant ceci, c’est que tu hais les œuvres des Nicolaïtes, œuvres que je hais aussi. » (verset 6). Apparemment, les Éphésiens savaient encore distinguer le vrai du faux concernant ces individus, adeptes d’un homme appelé Nicolas dont l’enseignement assurait qu’on pouvait être croyant même si on commettait des actes immoraux. L’argument pouvait être convaincant pour ceux qui voulaient transiger.

« Ne crains pas ce que tu vas souffrir. […] Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » 

Apocalypse 2 : 10

La congrégation éphésienne s’était ensuite montrée moins empressée, sans pour autant succomber totalement à la pression qui cherchait à corrompre ses idéaux moraux élevés. Le message de Christ aux Éphésiens se termine par un avertissement et une promesse à ses disciples de tous les temps : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises : À celui qui vaincra je donnerai à manger de l’arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu. » (verset 7).

SMYRNE : « TENEZ BON ! » 

Smyrne, située à environ 65 kilomètres au nord d’Éphèse, comptait environ 100.000 habitants. La cité était connue pour son opulence, ses splendides édifices, ses bons vins, sa science et sa médecine. En 195 av. J.‑C., Smyrne était devenue la première cité d’Asie à bâtir un autel à la déesse Rome. C’était aussi une ville portuaire, en concurrence avec Éphèse et Pergame, toute proche, pour gagner les faveurs impériales en édifiant des temples aux empereurs. En l’an 23 de notre ère, elle avait été autorisée à construire un temple en hommage à Tibère, à sa mère (Livia) et au Sénat. De ce fait, Tibère avait conféré à la ville le titre convoité de neokoros, gardienne du temple de son culte impérial.

Apparemment, à l’époque de Jean, les juifs de Smyrne s’étaient mis à contrer les adeptes de la Voie. L’apôtre rapporte l’introduction du message de Christ : « Voici ce que dit le premier et le dernier, celui qui était mort, et qui est revenu à la vie : Je connais ton affliction et ta pauvreté (bien que tu sois riche), et les calomnies de la part de ceux qui se disent Juifs et ne le sont pas, mais qui sont une synagogue de Satan. » (versets 8‑9). La confrontation entre les partisans de Christ et les juifs était arrivée à un point critique, ces derniers en étant peut-être venus à dénoncer les premiers aux autorités en les accusant de comportement anti-romain. Il existe vraiment des preuves que de telles dénonciations, et les condamnations afférentes, ont eu lieu dans la province voisine du Pont-Bithynie pendant le règne de l’empereur Trajan (98‑117), si l’on en croit une lettre adressée à ce dernier par Pline le Jeune entre 110 et 113.

Le message de Jésus à l’Église de Smyrne était un encouragement à tenir bon : « Ne crains pas ce que tu vas souffrir. Voici, le diable jettera quelques-uns d’entre vous en prison, afin que vous soyez éprouvés, et vous aurez une tribulation de dix jours. Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » (verset 10). Une persécution intense sévissait à l’époque. Certains vont même devoir mourir pour leur conviction. Les fidèles de Smyrne avaient besoin d’un message qui fortifierait ceux qui allaient payer leur foi du sacrifice suprême.

Consentir à faire ce qui est inapproprié ou impopulaire, en dépit de souffrances, est crucial quelle que soit l’époque. Le deuxième message conclut par un encouragement à aller de l’avant malgré les obstacles, puisque la récompense est sans égal, à savoir la vie éternelle : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises : Celui qui vaincra n’aura pas à souffrir la seconde mort. » (verset 11). La « seconde mort » fait référence au destin de ceux qui refuseront sciemment de suivre la voie de Dieu une fois que leurs yeux auront été ouverts.

La possibilité de compromission illustrée par le cas de Smyrne vient du risque de se soumettre à la volonté des hommes avant d’être loyal envers Dieu.

PERGAME : LE TRÔNE DE SATAN 

L’histoire de la ville de Pergame (Pergamos ou Pergamon) remonte au moins au IVe ou Ve siècle av. J.‑C., et le dernier dirigeant de la dynastie pergamienne, Attalus III, a légué la ville à Rome en 133 av. J.‑C. Renommée pour ses milieux cultivés, Pergame a connu les débuts de ce que nous appelons aujourd’hui les arts de la médecine et la psychothérapie. Avec ses sources curatives et son centre médical au nom du dieu romain Asclépios (Esculape), la ville attirait des personnes de tout le monde connu.

« Tu retiens mon nom, et tu n’as pas renié ma foi […]. »

Apocalypse 2 : 13

À l’époque de Jean, Pergame était l’une des plus grandes cités de la province d’Asie, avec une population d’environ 120.000 personnes. Elle comptait également divers autels païens. Son temple d’Athéna jouxtait une bibliothèque de 200.000 volumes qui rivalisait avec la grande bibliothèque égyptienne d’Alexandrie. L’utilisation du parchemin fait en peau d’animaux et relié en livres a été perfectionnée à Pergame, le terme « parchemin » venant du nom de la ville. La pièce maîtresse était le splendide autel de Zeus, construit en commémoration de la victoire pergamienne sur les Gaulois en 190 av. J.‑C. L’édifice, qui a été démonté en grande partie à la fin du XIXe siècle, est exposé aujourd’hui au musée de Pergame de Berlin. Les prêtres y effectuaient, dit-on, des sacrifices 24 heures sur 24, sept jours par semaine.

La domination de cet ensemble d’ouvrages païens, édifié sur un piton volcanique qui surplombe la campagne environnante, peut expliquer l’allusion au « trône de Satan » dans le message aux fidèles locaux (verset 13). L’association entre autels et trônes est très ancienne. Peut-être le « trône de Satan » se réfère-t-il aussi au culte d’Asclépios, symbolisé par un serpent (Apocalypse 12 : 9 appelle Satan « le serpent ancien »). Sinon, cette désignation peut venir du fait que Pergame était le siège de l’autorité romaine chargée de persécuter ceux qui, dans la région, ne participaient pas au culte impérial. Après tout, elle était la première ville d’Asie à avoir bâti un temple à un empereur (Auguste) et elle était désormais, pour la province, le cœur du culte impérial en général. Peu après que Jean avait rédigé l’Apocalypse, le terrain voisin de l’autel a vu la construction d’un autre temple, cette fois en l’honneur de l’empereur Trajan (98–117).

À travers Jean, Christ s’identifie à celui qui a « l’épée aiguë, à deux tranchants », autrement dit la parole de Dieu qui sort de sa bouche et qui peut à la fois encourager et sanctionner. Il poursuit ainsi : « Je sais où tu demeures, je sais que là est le trône de Satan. Tu retiens mon nom, et tu n’as pas renié ma foi, même aux jours d’Antipas, mon témoin fidèle, qui a été mis à mort chez vous, là où Satan a sa demeure. » (versets 12‑13).

On pense qu’Antipas a été le premier adepte de Christ à périr en martyr à Pergame. La tradition ultérieure indique que, pendant le règne de Domitien, il a connu un épouvantable destin, ayant été jeté dans une étuve en airain jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Tout ce qui s’était produit dans la congrégation de Pergame n’était pas digne d’éloges. En conséquence, le message de Christ contenait aussi des griefs : « Mais j’ai quelque chose contre toi, c’est que tu as là des gens attachés à la doctrine de Balaam, qui enseignait à Balak à mettre une pierre d’achoppement devant les fils d’Israël, pour qu’ils mangent des viandes sacrifiées aux idoles et qu’ils se livrent à la débauche. De même, toi aussi, tu as des gens attachés pareillement à la doctrine des Nicolaïtes. Repens-toi donc ; sinon, je viendrai à toi bientôt, et je les combattrai avec l’épée de ma bouche. » (versets 14‑16).

« Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises. »

Apocalypse 2 : 17

L’allusion à Balaam fait référence au fait qu’un prêtre païen avait sournoisement conseillé aux Moabites le moyen d’inciter au péché les Israélites de l’Ancien Testament (Nombres 22 : 3‑6 ; 31 : 16). Pour ce faire, il avait mélangé immoralité sexuelle et adoration idolâtre. C’est ce qui explique la deuxième mention des Nicolaïtes dans le livre. Comme à Éphèse, les disciples de Nicolas opéraient à Pergame à l’époque de Jean, et les incitations à suivre un faux enseignement concernant l’immoralité devaient y être très fortes. Le message destiné à l’Église locale est complété d’une mise au point destinée à tout partisan de Christ corrompu par son immoralité sexuelle : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises : À celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc ; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit. » (verset 17). Les croyants qui ne vont pas se compromettre – donc qui triompheront ou vaincront – recevront non seulement la vie éternelle, symbolisée ici par l’accès à la nourriture spirituelle divine par opposition aux « viandes sacrifiées aux idoles », mais aussi un jugement favorable (le caillou blanc) et un nouveau nom qui les identifiera comme étant les enfants immortels de Dieu.

RÉSUMÉ 

Les trois premières congrégations citées dans l’Apocalypse étaient confrontées aux sollicitations du culte impérial ; chaque ville de la côte occidentale de l’Asie était en concurrence avec les autres en termes de réputation et de statut aux yeux de Rome. À tous ces lieux, étaient associées des incitations spécifiques à la compromission : négligence personnelle (Éphèse), conformité sociale (Smyrne), immoralité sexuelle (Pergame), toutes ont contribué. Chacun des sept messages contient des informations pressantes adressées aux adeptes de Jésus, quelle que soit leur époque : tenez bon malgré la société qui vous pousse à la conformité ; ne compromettez pas les enseignements fondamentaux et ne renoncez pas à l’exemple de Christ. Même si la société d’alors était très différente de celle du XXe siècle, les défis à relever sont similaires.

Le prochain volet de cette série continuera avec les quatre autres messages pour Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée.