Le calice empoisonné d’Augustin

Augustin est né à la fin du quatrième siècle de notre ère dans un monde soi-disant chrétien. C'est du moins ce qu’avait déclaré l’empereur Constantin au début du siècle, et à part un court retour au paganisme sous Julien l'Apostat (306-363), l'empire avait en effet poursuivi selon ce que Constantin avait décrété.

Cependant, dans le processus d’exécution de ce décret, le christianisme avait récupéré les dates païennes pour ses fêtes, sans que la Bible ne l’ordonne, ce qui est évidemment en parfaite contradiction avec les commandements et les exemples bibliques. Un certain nombre de temples et sites païens avaient été reconstruits sous forme de basiliques et d’églises chrétiennes et l’orthodoxie, telle qu’elle était définie par les conciles de l’église, avait remplacé les enseignements et pratiques apostoliques. Pourtant, ce christianisme modifié n’a pas été aussi bien accepté que ce que veulent bien nous faire croire les historiens de l’Église. Au niveau personnel, le paganisme et ce qui fut appelé christianisme coexistèrent, séparés seulement pas des frontières assez floues.

Pendant ce temps, à la fin du siècle, John Chrysostom, évêque d'Antioche, se répandait en injures contre les chrétiens qui observaient encore les fêtes juives, pratiques qui avaient été proscrites par deux conciles de l’Église préalables dans un effort de séparer l’Église de ses racines chrétiennes hébraïques.

En même temps, la ligne entre la foi et la philosophie dans le monde d’Augustin devenait de plus en plus confuse. Les parents même d'Augustin en étaient un exemple typique puisque chacun se trouvait aux deux extrémités opposées. Sa mère, Monique, était une catholique romaine fervente et son père, Patrice, était un païen qui souhaitait que son fils reçoive une éducation classique en philosophie.

Alors que Patrice poussait son fils dans cette direction, Monique essayait d’inculquer à son fils la connaissance des Écritures et des doctrines de l’Église. Mais à ce stade de la vie du jeune homme, c’est la philosophie qui prit le dessus. Le célèbre défi de Tertullien, théologien du troisième siècle, « Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem ? », (suggérant que la foi et la philosophie n’ont rien en commun) allait recevoir une réponse solide de la main d’Augustin.

Au cours de la vie d’Augustin, les frontières floues entre le christianisme et le paganisme, et entre la foi et la philosophie, furent redessinées. Paradoxalement, cela créa un monde dans lequel le paganisme a semblé disparaître.

L’évolution des idées

Faisant l’éloge d’Augustin dans une lettre apostolique d’août 1996 pour commémorer le 16ème centenaire de sa conversion et de son baptême, le Pape Jean-Paul II cita plusieurs de ses prédécesseurs. Paul VI avait écrit : « Effectivement, au-delà du grand exemple des qualités communes à tous les Pères, l'on peut dire que tous les courants de pensée du passé se retrouvent dans son œuvre et forment la source qui alimente toute la tradition doctrinale des siècles suivants. »

En citant cela, Jean-Paul II a encouragé l’étude des doctrines basées sur les œuvres d’Augustin, entraînant depuis 16 ans toute une nouvelle vague d’ouvrages sur Augustin qui jettent de la lumière sur l'évolution de ses enseignements.

L’intérêt d’Augustin pour la philosophie l’a préparé à son rôle propice dans l’Église de façon bien plus efficace que la patiente éducation religieuse de sa mère.

En fin de compte, l’intérêt d’Augustin pour la philosophie l’a préparé à son rôle propice dans l’Église de façon bien plus efficace que la patiente éducation religieuse de sa mère. Le jeune homme est allé dans ce que l’on appelle de nos jours une université, à Carthage, où il a étudié l'Hortensius de Cicéron, un ouvrage perdu depuis lors que nous connaissons aujourd’hui seulement par certains écrits d’Augustin. À l'époque, l’essai de Cicéron était principalement utilisé pour l’étude de la rhétorique et de l’art oratoire, mais il a également servi d’introduction à la philosophie pour Augustin.

Le théâtre et les lumières de Carthage n'allaient plus occuper son temps, c'est la recherche de la vérité et de la sagesse qui allait désormais le dévorer. L’étude de Cicéron déclencha dès lors chez le jeune homme une soif de connaissance qui allait caractériser sa vie à la fois dans l' Église et hors de l'Église.

Mais dans la recherche de la vérité d’Augustin, le christianisme auquel il avait été exposé dans sa jeunesse ne procura aucune satisfaction. À son avis, les Écritures manquaient d’éloquence, elles étaient simplistes et naïves en ce sens qu'elles n'essayaient pas de répondre aux questions philosophiques qui remplissaient dès lors son esprit. Le christianisme, coupé de son héritage juif, manquait de réponses face aux questions philosophiques, spécialement par rapport à la nature et la raison de l'existence du péché. Les philosophes méprisaient la foi chrétienne en un Dieu bienveillant qui permettait que le péché et la souffrance existent. Et il semblait qu'aucun Père de l’Église ne voulait ou ne pouvait contrer ces critiques.

À la recherche de réponses

Attribuer la responsabilité au mal et l'éliminer de la vie humaine fit partie de la mission d'Augustin. Avec le recul, c’est avec dégoût qu’il considéra ses excès de jeunesse lorsqu’il était à Carthage. Comment le « mal » en soi pouvait-il être contrôlé ? Pourquoi existait-il en premier lieu ? Attribuer la responsabilité au mal et l’éradiquer de la vie humaine fit désormais partie de la mission d'Augustin.

Le manichéisme fut le premier enseignement sur lequel Augustin tomba qui prétendait donner une réponse sur la question du mal. En tant que religion, le manichéisme rejette toute responsabilité personnelle pour le mal, déchargeant les individus de toute culpabilité. Cependant, avec le temps, Augustin trouva des problèmes dans cet enseignement, non pas concernant le mal, mais dans la relation entre le mal et le monde physique.

Puis Augustin s’intéressa à l'astrologie, qui contredisait les affirmations des manichéens. Finalement il fit la connaissance de Faust, l'avocat le plus doué des Manichéens dans l'empire occidental, espérant qu’il pourrait l’aider à résoudre ses questions de plus en plus importantes. Cependant, il devint évident que Faust était davantage intéressé à faire des partisans dans la population de Carthage.

La désillusion grandissante d’Augustin sur l’enseignement de Mani coïncida avec sa prise de contact avec une autre école de philosophie. Après son arrivée à Milan, il fut informé au sujet d’Ambroise, évêque de la ville, et de son interprétation des Écritures utilisant des idéaux néoplatoniciens.

Ambroise était un grand intellectuel de la haute société milanaise et par conséquent, très estimé de tous. En tant qu'évêque, il suivait à la fois les traces d'Origène et son école d'Alexandrie d'interprétation allégorique des Écritures, et le philosophe Plotin, qui avait, aux yeux d'Augustin, permis que Platon renaisse.

Ambroise enseigna à Augustin la façon d’utiliser les Écritures contre les manichéens. Vu qu’il avait fait partie de cette secte aussi longtemps, Augustin devait à présent se distancier publiquement de l’hérésie. Mais le manichéisme ne lâcha jamais vraiment prise sur Augustin. L’accusation selon laquelle il ne s’était jamais totalement détaché de son passé manichéen lui fut portée même à la fin de sa vie.

Un exemple de cette influence est le dualisme des manichéens qui s’est avéré être l’entrée d’Augustin dans le néoplatonisme et sa propre version du dualisme. La pensée platonicienne voyait au-delà du monde physique et réel qui, selon les chrétiens comme Ambroise, était le monde spirituel.

Dualisme

Le dualisme a été une caractéristique de nombreuses religions et philosophies. Reconnaissant que l’univers contient à la fois des aspects spirituels et physiques, le dualisme considère que le monde spirituel est bon et que le monde physique est mauvais. Mais vu que l’Ancien Testament hébraïque affirme que la création physique est bonne (Genèse 1 : 31) et que le monde des esprits existe (1 Samuel 16 : 14), ceux qui adhérèrent au dualisme rejetèrent d’emblée l’Ancien Testament. Pourtant, les livres du Nouveau Testament sont basés sur les mêmes principes, si bien que ce n’est qu’en les tordant que l’on peut les utiliser pour soutenir le dualisme.

Le dualisme fut la base de nombreuses religions orientales ainsi que du manichéisme. Il a également tenu une place importante dans la pensée philosophique grecque à partir de Platon, et il a influencé l'Église grandissante, donnant naissance aux éléments ascétique, monastique et de charité, qui ont tous essayé de minimiser le physique et mettre en valeur le spirituel.

Le choix d’Augustin pour cette nouvelle philosophie fut inconditionnel. Le nouveau monde du dualisme provoqua en lui le désir de se retirer de la société pour suivre une vie concentrée sur la recherche du spirituel et, par là même, de la vérité que la philosophie, croyait-il, pouvait apporter.

Salut posthume

De nos jours, Augustin est considéré comme la voie latine la plus puissante parmi les Pères de l’Église. Plus encore, il est placé juste derrière l’apôtre Paul dans le développement de la pensée et doctrine chrétienne. Et comme certains érudits bibliques importants ont affirmé que l’apôtre Paul avait en fait créé le christianisme, certains peuvent même aller jusqu’à affirmer que la contribution d’Augustin à la théologie des Églises catholique et protestante le place devant Jésus-Christ en terme d’importance au sein de l’Église.

Cependant, aussi célébré qu’il puisse l’être aujourd'hui, Augustin ne reçut pas de gloire de son vivant. Attique, contemporain d’Augustin et patriarche de Constantinople, ne l’inclut même pas dans ses salutations lorsqu'il écrivit à ses évêques d’Afrique du Nord. Il y avait à cette époque de nombreux théologiens dans l’empire et un Latin était insignifiant par rapport à tous les autres théologiens de l’Est parlant le grec.

Mais Augustin était un écrivain prolifique. Vu la grande quantité d’ouvrages qu’il a laissé derrière lui pour les générations futures, il a reçu une reconnaissance posthume. Ses mots, toujours superbement employés, n’ont cessé de retentir au fil des siècles. Certains de ses sermons n’ ont été redécouverts pas plus tard que dans les années 80, ajoutant une impulsion nouvelle à l’étude de ses idées.

Ses ouvrages couvrent un large éventail de sujets. Dans son traité du Libre arbitre, Augustin a cherché à combattre le manichéisme. Arrivent ensuite les Confessions dans lesquelles il décrit le cours de sa vie. Nombre de ses ouvrages furent le résultat de plusieurs années de travail. La cité de Dieu a été écrit sur une période de 15 ans environ. De nombreux sermons d’Augustin furent copiés mot à mot pour des études ultérieures, ainsi que la défense de sa foi contre les hérétiques et les schismatiques.

La Bible, et l’apôtre Paul en particulier, posent quelques difficultés pour l’évêque dans ses ouvrages, du fait que les écritures s'élèvent contre la « sagesse de ce monde ». Augustin a dû d’une manière ou d’une autre combler ce fossé. Comment pouvait-il réconcilier le monde des philosophes avec le monde de la Bible ?

Sa première étape fut de rompre avec la vision traditionnelle de la philosophie. Selon History of Theology (Volume 1) d’Angelo DiBerardino et Basil Studer, jusqu’à Augustin, la philosophia était comprise comme étant « la recherche de la sagesse, c’est-à-dire l’effort de l’esprit à parvenir à la vérité et à contempler l’absolu ou les principes de l'être. » Vu que cette approche était considérée comme de la sagesse du monde, que les apôtres ont clairement condamnée, la philosophie avait été généralement évitée par l’Église. Pour Augustin, d’un autre côté, la philosophie signifiait amor ou studium sapientiae (à savoir l’amour ou la poursuite de la sagesse). Avec cette approche, il mettait sur le même pied l’amour de la sagesse et l’amour de Dieu ou du Christ, l’amour du Christ étant considéré comme la sagesse de Dieu.

Il est opportun de noter que peu après la mort du Christ, des apologistes et écrivains chrétiens commençaient déjà à parler comme des philosophes et à défendre leur foi en des termes philosophiques. Augustin compléta tout simplement une œuvre déjà entamée. Une fois que Constantin eut établi le catholicisme romain comme religion d'état, la base était posée pour qu’une personne ayant l’énergie d’Augustin exploite l’approche philosophique en l’utilisant pour ses propres intérêts au sein de l'Église.

Le célèbre évêque mourut lorsque les hordes des Vandales envahirent l'Empire romain. À la suite de cette invasion, l’âge des ténèbres frappa la société occidentale. Mais Augustin avait fourni le cadre philosophique au sein duquel les croyances de l’Église allaient survivre.

Au 13ème siècle, la vision néoplatonicienne qu’Augustin avait sur le monde et les Écritures reçut un coup de jeune grâce aux efforts de Thomas d’Aquin et ses études sur les Pères de l’Église grecs, et Aristote en particulier.

De nos jours, l’existentialisme chrétien et même le christianisme évangélique doivent beaucoup à Augustin concernant leur approche des Écritures et de la doctrine.

L’approche doctrinale d'Augustin allait également survivre à la Réformation, influençant les deux côtés de la discussion. Martin Luther faisait partie de l'ordre augustinien de l'Église catholique romaine et il reprit pendant la Réformation les enseignements du fameux prêtre au sujet de la foi et du péché. Même Jean Calvin est grandement redevable à Augustin. De nos jours, l’existentialisme chrétien et même le christianisme évangélique doivent beaucoup à Augustin concernant leur approche des Écritures et de la doctrine.

Athènes ou Jérusalem ?

Étant donné la grande influence du prêtre, il est utile de comprendre les forces externes qui ont aidé à façonner ses pensées. A-t-il au moins réussi à se débarrasser complètement de ses fioritures manichéistes de jeunesse ? Comme nous l'avons déjà mentionné, Augustin a dû se défendre contre cette accusation jusqu'à la fin de sa vie. Même si le manichéisme a pu modeler son attitude vis-à-vis de certains éléments du monde physique, c'est bien le néoplatonisme qui fut la plus grande influence.

« En effet, écrit L.H. Hackstaff dans l’introduction de son livre Saint Augustin: On Free Choice of the Will, il n’est pas exagéré de dire que le néoplatonisme a fourni à Augustin et aux platoniciens chrétiens qui l'ont suivi l’infrastructure théologique sur laquelle leur théologie fut construite. Il semble qu'Augustin n'ait jamais abandonné la matrice platonicienne de sa théologie chrétienne. »

Feu Enoch Powell, spécialiste de lettres classiques et parlementaire anglais, va encore plus loin que la conclusion de Hackstaff. Il voit Augustin arriver « de façon ironique, à une sorte de synthèse de tous les courants philosophiques majeurs qui dérivent du Socrate platonicien : l’épicurisme […] le stoïcisme […] [et] le platonisme. »

Ceci explique peut-être comment la pensée d'Augustin a différé des enseignements de la Bible. Son approche était dominée par un dualisme dérivé des philosophes – un dualisme qui tend un côté contre l’autre, principalement le spirituel contre le physique. L’un était bon, l'autre mauvais.

Pourtant, alors que la Bible utilise un certain dualisme pour parler du spirituel et du physique, de l'extérieur et de l'intérieur, du présent et du futur, elle ne nous demande pas forcément d’en ignorer un en faveur de l’autre mais plutôt de prêter attention aux deux. Ce que nous faisons extérieurement est jugé, mais tout comme l’intérieur.

La pensée hébraïque, et en particulier celle de Paul, reflètent cette approche, dans le sens qu’elles considèrent l’humanité comme un tout plutôt que comme un assemblage de différents morceaux. La pensée hébraïque était bien plus nuancée que les rigides syllogismes logiques des philosophes. Élevé dans une culture religieuse qui avait cherché à fuir ses racines juives, Augustin a été pris au piège des philosophes.

Le point est que la réalité existe à la fois dans l’instant présent et dans l’avenir. Contrairement à ce que croient les philosophes, cette réalité n’est pas seulement basée sur la raison, elle nécessite également de la foi. C’est un chemin beaucoup plus exigeant que n’importe quel chemin pris par les philosophes, ce qui explique pourquoi Jésus-Christ a dit que son chemin était difficile et que peu le trouvaient (Matthieu 7 : 14).

Réflexion faite, la leçon de l’œuvre d’Augustin pourrait être résumée ainsi : aussi importants que puissent être vos efforts à réconcilier les deux, Jérusalem n’a rien à voir avec Athènes. La foi et la philosophie existent à des niveaux complètement différents. Si l’on essaie de les fusionner, on ne peut éviter d’en nier une des deux. Les efforts d’Augustin à les marier, quel que fut son objectif, n’a consisté qu’à rhabiller le paganisme d’une nomenclature chrétienne.