Pourquoi souffrir ?

De tout temps, les gens ont demandé pourquoi Dieu, s’il est à la fois bon et tout-puissant, n’intercède pas pour éviter douleur et souffrance dans le monde. Cette question a-t-elle une réponse ?

Combien de personnes se sont-elles détournées de leur croyance en Dieu à cause de leur souffrance ? Parmi elles, se trouve assurément le prix Nobel de littérature, auteur de multiples œuvres du XXe siècle, Samuel Beckett. D’après son biographe officiel, James Knowlson, ce fut face à la question déterminante de la douleur, de la souffrance et de la mort que la foi religieuse de Beckett chancela, puis s’écroula rapidement.

Dans les années 1920, les rues de sa ville natale, Dublin, étaient envahies d’hommes de retour de la Grande Guerre, traumatisés, gazés, estropiés ou mutilés. Cette confrontation à la réalité heurta Beckett et son éducation confortable de bourgeois aisé.

De son propre aveu, un autre incident, survenu à l’époque où il était étudiant, contribua à son rejet de Dieu et du christianisme. Élevé dans une famille anglicane, Beckett se rendit un dimanche à l’église avec son père pour écouter le sermon d’un ami de la famille, Canon Dobbs. Ce dernier y parla de ses visites à « ceux qui étaient malades, en souffrance, mourants ou endeuillés ». Sa manière de les réconforter dans de telles situations consistait à leur dire : « La crucifixion [de Christ] n’était que le commencement. À vous de verser votre dû. » Beckett fut consterné par cette incapacité à expliquer une souffrance imméritée et par la tentative de raisonnement appelant à toujours plus de douleur. Dire que la souffrance, d’une certaine manière, préparait à une vie meilleure après la mort n’avait pas davantage de sens pour lui ; il jugeait l’idée outrageante pour l’affligé.

« [Beckett] parlait des souffrances de son frère et de la cruauté d’un dieu qui, s’il existait, pourrait régir un tel monde. » 

Anthony Cronin, Samuel Beckett: The Last Modernist (1997)

En 1954, Beckett passa trois mois et demi aux côtés de son frère Frank qui se mourait d’un cancer du poumon. D’après Knowlson, cette expérience fut une torture interminable, à l’origine d’un chagrin extrême et d’une dépression profonde. La douleur de Sam n’eut d’égale que les sentiments qu’il avait éprouvés à la mort de son père en 1933, puis de sa mère en 1950. Tandis que cette dernière était en train de mourir, atteinte de complications d’un Parkinson et d’un fémur cassé, « il avait réfléchi à l’ironie cruelle de sa situation personnelle : lui, un agnostique, avait désespérément besoin d’un Dieu à qui reprocher l’inutilité de la souffrance de sa mère ».

L’œuvre de Beckett est, en grande partie, sombre et pessimiste, axée sur la futilité et la nature désespérante de la vie humaine. Son incontournable pièce de théâtre En attendant Godot (1952) raconte l’histoire de deux hommes qui attendent quelqu’un qui ne vient pas et ne viendra jamais. Elle est très souvent interprétée comme une démonstration que la croyance en Dieu apporte uniquement des déceptions dans une existence par ailleurs insignifiante. Néanmoins, le texte recèle de multiples allusions bibliques (l’arbre de vie, Adam, Caïn et Abel, la crucifixion, les deux voleurs, le repentir, la prière). Certains y ont également vu des parallèles avec le livre de Job.

En dépit de son agnosticisme, Beckett écrivit avec une Bible et des concordances à portée de la main, comme le note son biographe Anthony Cronin. Toutefois, bien que Beckett ait eu accès aux Écritures, ces dernières ne lui dévoilèrent pas leurs vérités sur la souffrance dans cette vie. Le dramaturge fit même l’observation suivante à l’auteur-metteur en scène Colin Duckworth : « Le christianisme est une mythologie dont j’ai une parfaite connaissance. Il est donc normal que je l’utilise » – souvent dans un mode ironique et sarcastique, ajoute Cronin. Selon Mary Bryden, professeure à l’université de Reading et ancienne présidente de la Samuel Beckett Society, « le Dieu supposé qui ressort des textes de Beckett est un Dieu qui est maudit à la fois pour son absence opiniâtre et pour sa présence vigilante. Il est successivement destitué, caricaturé ou ignoré, mais lui et son fils supplicié ne sont jamais totalement éliminés. »

UNE HISTOIRE SIMILAIRE POUR UNE ISSUE DIFFÉRENTE 

Un autre auteur réputé du XXe siècle, C.S. Lewis, naquit quelques années plus tôt et quelques kilomètres plus au nord, à Belfast. Lui aussi débuta son existence dans un foyer anglican de la bourgeoisie aisée, perdant sa mère d’un cancer alors qu’il était enfant. Il rejeta le christianisme à l’adolescence et devint athée. Toutefois, à l’âge de 32 ans, alors qu’il était professeur d’anglais à Oxford, Lewis retrouva sa foi initiale grâce à l’influence de son collègue de confession catholique romaine, J.R.R. Tolkien. C’est pourquoi, dans ses écrits, il aborda des thèmes chrétiens et se fit l’un des apologistes religieux les plus connus. Ses séries de romans, La Trilogie cosmique et Les Chroniques de Narnia, contiennent de nombreuses références chrétiennes.

Bien qu’il eût lui-même vu la mort et des mourants pendant la guerre des tranchées en France et qu’il eût été blessé par un tir ami, Lewis aboutit à une conclusion très différente de celle de Beckett à propos de la souffrance. En 1940, il écrivit Le problème de la souffrance et en 1961, après une immense perte et une lutte intense avec sa foi, il fit paraître Apprendre la mort sous un pseudonyme. En fait, des amis lui conseillèrent de lire cet ouvrage pour l’aider dans son deuil, sans savoir qu’il en était l’auteur. Ce livre ne sera republié sous son véritable nom qu’après sa mort.

Resté longtemps célibataire, Lewis avait rencontré puis épousé l’auteure juive américaine Helen Joy Gresham (née Davidman). À la lecture des textes de Lewis, celle-ci avait abandonné l’athéisme pour le christianisme. Leur mariage eut lieu en 1957, peu après qu’on lui eut diagnostiqué un cancer des os. Malgré une rémission, elle rechuta et décéda en 1960 d’une mort douloureuse. Ayant vécu en si peu de temps un amour et une perte aussi intenses, Lewis se mit à s’interroger sur la bonté de Dieu.

« Si la bonté divine est incompatible avec le fait de nous blesser, alors soit Dieu n’est pas bon, soit Dieu n’existe pas. » 

C.S. Lewis. Apprendre la mort (1961)

Dans Le problème de la souffrance, il écrit : « Concilier la souffrance humaine et l’existence d’un Dieu aimant est un problème qui reste insoluble seulement si nous continuons à associer un sens trivial au mot "amour", et à regarder les choses comme si l’homme était le centre de tout. L’homme n’est pas le centre. Dieu n’existe pas pour le bien de l’homme. L’homme n’existe pas pour son propre bien, "car tu as créé toutes choses, et c’est par ta volonté qu’elles existent et qu’elles ont été créées" ». Plus loin, Lewis précise : « Je n’affirme pas que la douleur n’est pas douloureuse. La douleur fait mal. C’est la signification du mot. J’essaie seulement de montrer qu’il n’est pas impossible de croire en l’ancienne doctrine chrétienne selon laquelle on atteignait "la perfection par les souffrances". Prouver qu’elle est agréable dépasse mes intentions. »

Dans Apprendre la mort, qui s’appuie sur des cahiers écrits tandis qu’il tentait de faire face à la mort de son épouse, il combat la réalité vécue de cette perte sans revenir sur les arguments intellectuels qu’il a exposés précédemment. Parfois, dans une impasse totale, en colère, il doute de la bonté divine, ayant l’impression que Dieu est derrière une porte dont tous les verrous sont fermés.

Cependant, vers la fin du livre, il écrit : « Lorsque je soumets ces questions à Dieu, je n’obtiens aucune réponse. Mais c’est une sorte plutôt particulière d’absence de réponse. Ce n’est pas une porte close. C’est davantage comme un regard silencieux, non sans compassion j’en suis certain. Comme s’il secouait la tête. Pas en signe de refus mais pour mettre la question de côté. Comme pour dire : « Du calme, mon enfant ; tu ne comprends pas. »

« Un mortel peut-il poser des questions auxquelles Dieu ne peut trouver de réponse ? Très facilement, à mon avis. Toutes les questions absurdes sont dénuées de réponse. Combien d’heures y a-t-il dans un kilomètre ? Le jaune est-il rond ou carré ? La moitié des questions que nous posons – la moitié de nos grands problèmes théologiques et métaphysiques – sont sans doute de ce type.

Il termine son livre par une citation du Paradiso de Dante (Le Paradis). En l’introduisant, Lewis écrit : « [Joy] a dit, non pas à moi, mais au chapelain, qu’elle était en paix avec Dieu. Elle a souri, mais pas à moi. Poi si tornò all’ eterna fontana (puis elle se tourna vers la fontaine éternelle, c’est-à-dire Dieu).

LE PROBLÈME DU MAL 

Beckett et Lewis se débattirent tous deux, chacun à sa façon, avec un problème qui perturbe la plupart des gens à un moment donné, y compris d’autres personnes éminentes tels Mark Twain et Charles Darwin. Ce dilemme est connu sous le nom de théodicée, qui signifie littéralement la justice de Dieu ou la justification de Dieu ou encore, plus précisément, le bien-fondé du comportement de Dieu à l’égard du mal présent dans sa création. Comment un Dieu Créateur bon peut-il exister en même temps que le mal ou la souffrance dans le monde ? Le philosophe allemand Gottfried Leibniz a créé le terme en 1710 dans le but de démontrer que la bonté divine n’est pas incompatible avec la présence du mal. Il tentait ainsi de répondre au scepticisme de Pierre Bayle, lequel affirmait que la souffrance prouve que Dieu n’est ni bon, ni tout-puissant. Il s’agit, évidemment, d’un argument couramment employé par les sceptiques pour défendre l’agnosticisme et l’athéisme.

Dans les discussions de ce genre, on a souvent l’impression que les questions sont posées par des hommes qui ont une vision parcellaire de la situation. Comme le dit Lewis, il existe des questions absurdes. Est-il possible que la contradiction inhérente au débat de la théodicée soit d’abord un leurre à ignorer étant donné l’absurdité de la question ? Se pourrait-il que, lorsqu’on découvrira le plan et le dessein de Dieu, la souffrance devienne justifiable, même si elle reste une expérience difficile dont on aimerait se passer ?

L’une des clés de l’énigme consiste à comprendre qu’avant l’entrée en scène des hommes, il existait un royaume dans lequel des êtres spirituels introduisirent le mal. D’après les Écritures hébraïques, il y régnait un environnement par ailleurs parfait jusqu’à ce que Satan [l’adversaire] et ses disciples s’opposent à Dieu. Le prophète Ézéchiel décrit cet être, avant que celui-ci ne devienne l’archennemi :

« Tu mettais le sceau à la perfection, tu étais plein de sagesse, parfait en beauté. Tu étais en Éden, le jardin de Dieu […] Tu étais un chérubin protecteur, aux ailes déployées ; je t’avais placé et tu étais sur la sainte montagne de Dieu ; tu marchais au milieu des pierres étincelantes. Tu as été intègre dans tes voies, depuis le jour où tu fus créé » (Ézéchiel, 28 : 12‑15a, Nouvelle édition de Genève 1979).

Mais ensuite, à un moment donné, il fut gagné par une attitude mauvaise, empreinte de rivalité. Il se permit le luxe d’une alternative imaginaire où lui, et non Dieu, commanderait. C’est ainsi que le péché ou « l’iniquité a été trouvée chez [lui] » (verset 15b). La violence contre Dieu et sa voie devint sa manière d’opérer : « Par la grandeur de ton commerce tu as été rempli de violence, et tu as péché ; je te précipite de la montagne de Dieu, et je te fais disparaître, chérubin protecteur, du milieu des pierres étincelantes » (verset 16).

Cet état d’esprit se traduisit par un conflit contre Dieu qui détourna un tiers des anges (voir Ésaïe 14 : 12‑14 ; Apocalypse 12 : 3‑4). En effet, ces derniers pouvaient faire défection puisque Dieu avait créé des êtres spirituels dotés du libre choix.

En conséquence, quand les hommes arrivèrent, le mal était déjà présent dans l’univers et, avec lui, la possibilité pour l’humanité de pécher et de souffrir s’ils choisissaient de suivre Satan. Et ce choix leur appartenait, car Dieu les avait aussi créés avec un libre arbitre moral. Ils pouvaient décider de suivre la voie de Dieu, ou de la rejeter. Dans ce dernier cas, ils seraient en position de déterminer pour eux-mêmes ce qui est bien et mal. Dans l’histoire de l’humanité, il est déjà arrivé que des êtres humains choisissent de continuer à vivre sans Dieu. Ce seul fait constitue l’une des origines de l’effet que nous appelons la souffrance.

L’apôtre Paul comprit le rapport entre ces premiers actes et la société ultérieure. Nous souffrons parfois à cause des actions auxquelles d’autres se sont livrés avant nous : « comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort s’est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché » (Romains 5 : 12).

Il est clair que Dieu espérait que les hommes choisiraient de faire la chose juste, même après qu’Adam et Ève l’eurent rejeté et qu’il les eut expulsés du Jardin. Il expliqua à leur fils, Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui » (Genèse 4 : 6‑7). Autrement dit, tout comme Adam et Ève, Caïn aurait pu faire le bon choix et ne pas endurer l’une des conséquences du péché, à savoir la souffrance.

Une partie du grand dessein de Dieu est d’aider l’humanité à apprécier ce qu’il en coûte de prendre le mauvais chemin – à quel point le prix est élevé. Or, la leçon ne peut être apprise si, à chaque fois que la conséquence est sur le point de se produire, Dieu intervient pour la suspendre, effaçant ainsi tout lien évident entre le péché et sa conséquence. Si les hommes choisissent d’emprunter la mauvaise voie, la seule façon pour eux d’apprendre à faire le bon choix est de prendre conscience du résultat de leur faute.

Sans ces éléments d’appréciation, nos efforts pour comprendre et expliquer le mal ou la souffrance dans un monde créé par un Dieu de bonté équivaut à regarder un film déjà commencé aux deux tiers en espérant en comprendre l’intrigue ; et c’est alors que nous posons des questions absurdes. Le mal n’est absolument pas quelque chose qui résulte de Dieu.

LA MAUVAISE QUESTION 

L’une des allégations des agnostiques ou des athéistes est que Dieu n’intervient pas pour éviter aux humains les effets néfastes. Or, s’il empêchait véritablement les hommes d’agir à chaque fausse route empruntée, ceux-ci ne tarderaient pas à s’offusquer de ces atteintes à leur liberté d’action. L’existence d’un libre arbitre moral dans le cadre d’un plan dévoilé progressivement est l’une des raisons pour lesquelles Dieu n’intervient pas systématiquement pour éviter épidémies, accidents de la route, maltraitances ou guerres.

Donc, au lieu de nous plaindre de l’absence d’interventions divines, il vaudrait mieux adopter une approche d’humilité, et partir du fait qu’il y a sans doute quelque chose que nous ne comprenons pas de notre point de vue humain. C’est le type d’attitude qu’aborde le livre d’Ésaïe. Effectivement, quel que soit ce que Dieu accomplit en ce monde, quel que soit son plan, notre réaction devrait se fonder sur ce qui suit : « Quelle perversité est la vôtre ! Le potier doit-il être considéré comme de l’argile, pour que l’ouvrage dise de l’ouvrier : il ne m’a point fait ? Pour que le vase dise du potier : il n’a point d’intelligence ? » (Ésaïe 29 : 16).

« Quelle perversité est la vôtre ! », ce qui signifie que vous posez la mauvaise question. Devriez-vous vraiment remettre en cause Dieu, votre Créateur ? Devriez-vous le renier ? Ésaïe reprend cette réflexion plus loin en disant : « Malheur à qui conteste avec son créateur ! – Vase parmi des vases de terre ! – L’argile dit-elle à celui qui la façonne : Que fais-tu ? Et l’œuvre dit-elle à l’ouvrier : Tu n’as point de mains ? » (Ésaïe 45 : 9).

Le point important ici est qu’il faut une perspective correcte et de l’humilité pour essayer de se situer dans une relation appropriée avec Dieu. Pour la plupart, les hommes sont mal positionnés. Ils ne savent pas où ils se trouvent vis-à-vis de lui. Ils ne le comprennent pas et ne connaissent pas son dessein. Pas étonnant alors, que tant d’entre eux en arrivent à des conclusions erronées à propos de la vie et de Dieu.

Job était un homme vertueux, mais il ne se situait pas tout à fait correctement par rapport à Dieu. Bien qu’il eût été un homme irréprochable et droit, son intelligence était incomplète. Dieu lui permit d’être mis à l’épreuve par l’archennemi, d’où une part de souffrance, afin de l’amener à un bien meilleur positionnement spirituel (voir Job 1 : 6‑12).

À la fin du livre, Job est capable d’écouter Dieu qui lui pose des dizaines de questions à aucune desquelles Job n’a de réponse. Il ne peut que se repentir, en se voyant tel qu’il est. « Job répondit à l’Éternel et dit : Je reconnais que tu peux tout, et que rien ne s’oppose à tes pensées. […] Oui, j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles qui me dépassent et que je ne conçois pas. […] Mon oreille avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t’a vu. C’est pourquoi je me condamne et je me repens sur la poussière et sur la cendre (Job 42 : 1‑6).

Dès lors, il est enfin ce qu’il doit être, et il peut être bienheureux, encore plus qu’avant.

LA CONTRIBUTION DE PAUL 

Dans Romains 9, Paul aborde un sujet susceptible d’avoir préoccupé certains de ses condisciples israélites : pourquoi Dieu s’était-il apparemment détourné d’eux et avait-il commencé à travailler avec les païens ? C’est une autre facette du débat sur la théodicée : Dieu est-il bon ? Est-il juste ?

Selon les paroles de Paul : « Y a-t-il en Dieu de l’injustice ? Loin de là ! Car il dit à Moïse : Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde et j’aurai compassion de qui j’ai compassion. Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Romains 9 : 14‑16).

Dans ce long passage, Paul recourt à l’analogie de l’argile et du potier, identique à celle qu’Ésaïe a consignée : « Ô homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé : Pourquoi m’as-tu fait ainsi ? Le potier n’est-il pas maître de l’argile, pour faire avec la même masse un vase d’honneur et un vase d’un usage vil ? » (versets 20‑21).

En d’autres termes, comme nous sommes en train de le voir, on peut prendre le film en cours de projection et ne pas comprendre ; on peut se mettre à discuter, à se plaindre, à poser des questions non pertinentes ou absurdes, voire à devenir violent.

Paul était ce genre de personne à un moment de sa vie. Il avait de grandes connaissances, mais ne les exploitait guère à bon escient. Parlant de sa vie de juif pieux, il précisa : « moi qui étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur, un homme violent. Mais j’ai obtenu miséricorde, parce que j’agissais par ignorance, dans l’incrédulité » (1 Timothée 1 : 13). Luc rapporte qu’à l’époque où Paul avait cette attitude, il « ravageait l’Église ; pénétrant dans les maisons, il en arrachait hommes et femmes, et les faisait jeter en prison » (Actes 8 : 3).

Paul estimait alors avoir raison de blasphémer et de se montrer grossier, arrogant et violent. Plus tard, il finit par voir ce qu’il ne comprenait pas à l’époque. Or, Dieu permit la souffrance qu’il causa. De plus, certaines des personnes affectées étaient des fidèles de Dieu.

Par la suite, Paul écrivit sur sa propre souffrance qui, parfois, venait du type de persécution qu’il avait lui-même perpétré dans le passé : « cinq fois j’ai reçu des Juifs quarante coups moins un, trois fois j’ai été battu de verges, une fois j’ai été lapidé, trois fois j’ai fait naufrage, j’ai passé un jour et une nuit dans l’abîme. Fréquemment en voyage, j’ai été en péril sur les fleuves, en péril de la part des brigands, en péril de la part de ceux de ma nation, en péril de la part des païens, en péril dans les villes, en péril dans les déserts, en péril sur la mer, en péril parmi les faux frères. J’ai été dans le travail et dans la peine, exposé à de nombreuses veilles, à la faim et à la soif, à des jeûnes multipliés, au froid et à la nudité. Et, sans parler d’autres choses, je suis assiégé chaque jour par les soucis que me donnent toutes les Églises » (2 Corinthiens 11 : 24‑28).

En d’autres occasions, il souffrit parce que Dieu avait choisi de ne pas l’aider afin qu’il puisse tirer de ses difficultés un bienfait plus grand : « il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter et m’empêcher de m’enorgueillir. Trois fois j’ai prié le Seigneur de l’éloigner de moi, et il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse. […] C’est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses, pour Christ ; car, quand je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Corinthiens 12 : 7‑10).

L’une des notions que Samuel Beckett ne put admettre dans sa jeunesse estudiantine était ce que Paul explique, semble-t-il, dans sa lettre aux Colossiens : « Je me réjouis maintenant dans mes souffrances pour vous ; et ce qui manque aux souffrances de Christ, je l’achève en ma chair, pour son corps, qui est l’Église » (1 : 24).

Ce verset est complexe, notamment dans sa traduction du grec. Selon l’une des explications les plus satisfaisantes, les « souffrances de Christ » ne font pas référence à son ultime supplice mais aux malheurs, aux adversités, qui vont précéder sa venue (voir Apocalypse 8 : 13). Paul voyait sa propre souffrance pour l’Église comme une contribution à ces malheurs pour que Christ vienne. L’expression « souffrances de Christ » n’apparaît nulle part dans le cadre de la crucifixion. En outre, les souffrances de Jésus ne peuvent être inachevées.

Si c’est vrai, alors Beckett fonda son rejet de la foi en partie sur une mauvaise interprétation transmise par Canon Dobbs, l’ami de sa famille.

Paul éclaire la compréhension du lien entre les souffrances de Christ et celles du croyant, lorsqu’il écrit : « pour [Jésus-Christ] j’ai renoncé à tout ; je les regarde [ces choses perdues] comme de la boue, afin de gagner Christ, et d’être trouvé en lui […] Ainsi je connaîtrai Christ, et la puissance de sa résurrection, et la communion de ses souffrances, en devenant conforme à lui dans sa mort pour parvenir, si je puis, à la résurrection d’entre les morts » (Philippiens 3 : 8‑11).

LA PERFECTION PAR LES SOUFFRANCES 

Nous avons noté plus haut une référence à la souffrance de Christ dans les textes de C.S. Lewis. Il essayait seulement, expliquait-il, de montrer qu’il n’était pas impossible de croire en l’ancienne doctrine chrétienne selon laquelle on atteignait « la perfection par les souffrances ».

C’est une allusion à Hébreux 2 : 9‑10 : « Mais celui qui a été abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, Jésus, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur à cause de la mort qu’il a soufferte ; ainsi par la grâce de Dieu, il a souffert la mort pour tous. Il convenait, en effet, que celui pour qui et par qui sont toutes choses, et qui voulait conduire à la gloire beaucoup de fils, ait élevé à la perfection par les souffrances le Prince de leur salut. »

Cette idée – que nous puissions nous parfaire en souffrant – est étrangère à la plupart des autres, voire à toutes les autres, confessions religieuses. Or, c’est ce que Dieu ordonna pour son propre Fils.

Par nature, nous avons tendance à dire : « Ne me parlez pas de souffrance. Je ne veux pas y être confronté. Je ne veux pas souffrir ». Ce qui est une réaction humaine tout à fait normale.

Ce fut aussi la réaction de Christ à Gethsémané, juste avant la crucifixion : « Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta sur sa face, et pria ainsi : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. […] Il s’éloigna une seconde fois, et pria ainsi : Mon Père, s’il n’est pas possible que cette coupe s’éloigne sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » (Matthieu 26 : 39‑42).

Christ devait souffrir ; il a été parfait à travers ces souffrances. De plus, ses afflictions ne comptaient pas seulement les événements immédiats qui allaient conduire à sa mort et à la crucifixion.

« Car, du fait qu’il a souffert lui-même et qu’il a été tenté, il peut secourir ceux qui sont tentés. » 

Hébreux 2 : 18, Nouvelle Édition de Genève 1979

Le fait que Christ a souffert signifie qu’il est désormais capable d’aider les êtres humains encore plus utilement. Il peut se créer un lien entre nous, sachant qu’il comprend et qu’il est prêt à nous aider : « car, du fait qu’il a souffert lui-même et qu’il a été tenté [mis à l’épreuve], il peut secourir ceux qui sont tentés » (Hébreux 2 : 18).

Si on prend part au drame de l’humanité alors qu’il est commencé depuis un certain temps, et si on est mal renseigné sur le début de l’histoire, on ne peut comprendre ni le plan ni le grand dessein que Dieu est en train d’accomplir à travers des êtres faits d’argile, bien que dotés du libre arbitre et d’un avenir impressionnant. Comme le conclut Paul : « J’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous » (Romains 8 : 18).

C’est là une vérité sur laquelle nous pouvons nous appuyer dans les moments difficiles.