L’Inde moderne : Essuyer les larmes

Après avoir obtenu l’indépendance des colonisateurs britanniques, l’Inde est allée bien au-delà de sa réputation de lieu principalement beau et mystérieux pour accomplir de grandes choses à l’échelle mondiale. Pourtant, certains mettent en garde contre de sérieux défis à venir pour la plus grande démocratie du monde.

L’Inde moderne, qui compte environ 1,4 milliard d’habitants, a dépassé la Chine pour devenir la nation la plus peuplée au monde. Le sous-continent possède une histoire complexe et continue de naviguer dans des changements rapides. Le résultat est qu’aujourd’hui nous trouvons de nombreuses Indes, dont les définitions dépendent de la perspective individuelle.

Au niveau national existe l’Inde brillante : la plus grande démocratie du monde, une puissance technologique mondiale, une bénéficiaire de la mondialisation, et parfois une réussite économique réelle ou au moins perçue comme telle.

Pourtant, au-delà d’une infime élite riche et privilégiée, la réalité vécue aujourd’hui par des millions de citoyens indiens est bien moins glamour, ternie par des inégalités et une pauvreté aggravées par de profondes divisions de croyance religieuse, de caste et de classe.

Comment les réalités de l’Inde moderne affectent-elles ses citoyens à travers l’ensemble de la société, et quelle forme pourraient prendre les solutions ?

L’Inde qui brille

La plupart d’entre nous ont sans doute entendu parler de la version « brillante » de l’Inde, associée aux grandes entreprises et aux milliardaires très médiatisés — un pays de gratte-ciel, de mégacentres commerciaux et de multiplexes ; doté d’un secteur des technologies de l’information extrêmement performant ; et riche en personnels scientifiques et techniques hautement qualifiés. Cette image peut aussi inclure le glamour et le spectacle de Bollywood ou les vedettes des terrains de cricket.

Sans aucun doute, les nombreuses réalisations de l’Inde depuis l’obtention de son indépendance sont impressionnantes. Selon les Perspectives de l’économie mondiale du Fonds Monétaire International (FMI), en 2024 l’Inde était la cinquième économie mondiale. Le moteur de cette économie bénéficie clairement de l’un des plus grands marchés nationaux de la planète.

Les accomplissements de l’Inde moderne vont toutefois bien au-delà du seul succès économique. Raghuram G. Rajan, ancien gouverneur de la Reserve Bank of India et ex-économiste en chef du FMI, et Rohit Lamba, professeur assistant à l’université de New York à Abou Dhabi, soulignent que l’Inde est également devenue le quatrième pays à atteindre la lune et le premier à y faire atterrir un rover au pôle sud lunaire.

Ces succès très médiatisés sont complétés par l’énergie et les capacités d’organisations de terrain, par exemple la Self Employed Women’s Association (Association des femmes entrepreneures), qui autonomise 2,9 millions de femmes et favorise la mobilité sociale dans 18 États.

Des idéaux nobles

En août 1947, après 89 ans du Raj britannique (la dernière phase de plus de 300 ans de domination en Inde), les Britanniques ont finalement quitté le pays. L’espérance de ceux qui vivaient cette aube nouvelle était pleinement inclusive : ils aspiraient non seulement à une Inde prospère, mais à une Inde dans laquelle chaque citoyen pourrait prospérer.

À la veille de l’indépendance, Jawaharlal Nehru, dirigeant du Congrès national indien (INC) et nouveau Premier ministre, a prononcé son célèbre discours Tryst With Destiny (« Rendez-vous avec le destin, ») dans lequel il a déclaré : « L’ambition du plus grand homme de notre génération [en référence à Mahatma Gandhi] a été d’essuyer chaque larme de chaque œil. »

Si Gandhi considérait effectivement cela comme une mission personnelle, l’idéal d’effacer toutes les larmes trouve son origine dans la Bible (Isaïe 25 : 8 ; Apocalypse 7 : 17 ; 21 : 4), que Gandhi — bien qu’il ne soit pas chrétien — s’efforçait d’étudier ; il a déclaré dans l’un de ses discours : « Je la considère comme faisant partie de mes Écritures. » Dans la Bible, l’effacement des larmes exprime l’espérance d’une fin de la souffrance pour tous. Appliqué de manière pratique aujourd’hui au niveau individuel, on peut y voir l’idée que chacun manifeste de la sollicitude envers son « prochain, » quel qu’il soit.

L’Inde était une nation aux nombreuses confessions, parmi lesquelles l’hindouisme, l’islam, le christianisme et le sikhisme. Néanmoins, à ce moment de son histoire, les craintes que des divisions religieuses puissent entraver une réussite partagée étaient atténuées, car l’INC était un parti laïque bénéficiant d’un large soutien.

Lorsque la Constitution est entrée en vigueur le 26 janvier 1950, l’Inde est devenue officiellement une république démocratique. L’éminent érudit islamique et militant du dialogue interreligieux Asghar Ali Engineer note qu’à ce moment-là, « tous les citoyens de l’Inde, indépendamment de leur caste, de leur croyance, de leur couleur ou de leur sexe, ont obtenu des droits égaux et sont devenus égaux devant la loi. »

« C’était une grande révolution sociale pour les gens de l’Inde, dans une société hiérarchique dominée par les castes où un grand nombre de personnes étaient traitées comme intouchables. »

Asghar Ali Engineer, « Secularism in India—A Minority Perspective » dans The Other India, (« La laïcité en Inde : le point de vue d'une minorité » dans L'autre Inde), édité par Rajesh Chakrabarti

La scène était donc prête pour « essuyer toute larme de tous les yeux » et pour que tous partagent le succès attendu de l’Inde moderne — du moins en théorie.

Une autre Inde

Malgré des idéaux élevés, les problèmes ont persisté durant la période postindépendance. Selon Ashoka Mody, professeur invité de politique économique internationale à l’université de Princeton, Nehru « a perdu son pari sur l’industrie lourde… Les emplois ont crû de façon anémique, des taux d’inflation élevés ont érodé les revenus, et une pauvreté extrême a persisté. » Après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie manufacturière indienne a stagné par rapport à celle de la Chine, du Japon, de Hong Kong et de la Corée du Sud. Et si l’Inde a réalisé des progrès industriels rapides à des périodes plus récentes, l’application insuffisante des lois environnementales a conduit Delhi à obtenir la distinction peu enviable de capitale la plus polluée du monde en 2023.

Pour certains, lorsque les colonisateurs sont partis, le problème de l’avidité humaine est resté. Peu de choses ont changé, sinon les acteurs. Le défunt Surendra Mohan, penseur socialiste et dirigeant politique, a observé que « le modèle colonial a été maintenu intact. La seule différence, et elle était stratégique, est que l’accumulation du capital a servi nos capitalistes et non les étrangers. »

Ainsi, l’état actuel de l’Inde est loin d’être brillant pour l’ensemble de ses citoyens. La réalité, pour des millions de personnes, est qu’elles restent piégées dans une situation d’inégalité et de pauvreté. Beaucoup ont encore besoin que leurs larmes soient essuyées. Mody soutient que, depuis l’indépendance, il y a eu un échec constant à créer des « biens publics » de base pour tous — « l’éducation, la santé, des villes dynamiques, un système judiciaire équitable et un environnement propre » — qu’il considère comme « essentiels à de bons emplois et au bien-être humain. »

Dans un contexte d’inégalités croissantes, la prudence de Mody quant aux perspectives s’enracine dans les échecs passés. Faisant écho à Mohan, il affirme que les moments de libéralisation économique en Inde, comme celui de 1991, ont encore « superposé une culture du “ moi-moi-moi ” à une corruption persistante et à des criminels présents en politique. » De plus, écrit-il, « l’individualisme… signifiait une ruée cupide vers l’accès aux privilèges, tandis que le marché peinait à opérer sa magie. » Dans certains cas, les riches et les puissants de l’Inde se sont désengagés, sont partis à l’étranger et ont cessé de réclamer des biens publics pour les pauvres. Ceux qui sont restés, affirme-t-il, « ont utilisé leur pouvoir et leurs privilèges pour s’approprier plutôt que pour créer. »

Gandhi a dit avec justesse, en substance, qu’il y avait assez pour les besoins de chacun, mais pas pour l’avidité de tous. L’intellectuel Rajesh Chakrabarti observe que « les principes gandhiens, bien qu’ils reçoivent périodiquement un hommage de pure forme, ont largement été ignorés dans l’élaboration des priorités du pays, et cela a conduit à un processus de développement qui contourne d’abord les masses, pour ne les atteindre ensuite que par un “ ruissellement ” indirect, au lieu de passer par elles dès le départ. »

« Je me permets de suggérer … que la Nature produit assez pour nos besoins quotidiens et que si chacun prenait assez pour lui-même et rien de plus, il n’y aurait pas de paupérisme dans ce monde. »

Mahatma K. Gandhi, Trusteeship

Le fait que les individus puissent accéder à une amélioration de leur niveau de vie et de leurs opportunités dépend en partie de la manière et du lieu où ils vivent. D’un côté, 36 % de la population vit en milieu urbain. Ralph Buultjens, professeur à l’université de New York, a défini cet environnement urbain comme « l’Inde de l’industrie moderne, de la politique nationale et de la politique étrangère, de la planification gouvernementale, des médias nationaux, des grandes universités, des affaires, des forces armées, de la science et de la technologie. » En revanche, les 64 % restants vivent loin de cette dynamique, dans des environnements ruraux où le changement est lent. Lorsque les sphères cosmopolite et rurale se rencontrent, les niveaux de réussite de l’Inde augmentent. Lorsqu’elles ne se rejoignent pas, l’ampleur de la fracture freine considérablement le progrès. Tout effet de ruissellement s’en trouve alors ressenti de manière disproportionnée.

Par exemple, une tragique épidémie de suicides parmi les petits agriculteurs indiens a été directement attribuée à l’augmentation des coûts. En 2018, plus de la moitié des ménages agricoles en Inde étaient endettés, selon une enquête menée par le National Statistical Office (Bureau National des Statistiques, NSO pour ses sigles en anglais). Le National Crime Record Bureau (Bureau National des Statistiques Criminelles ) indien estime quant à lui, de manière prudente, que 11 290 personnes travaillant dans le secteur agricole se sont suicidées en 2022, et au moins 112 000 au cours de la dernière décennie.

Il est certain que, pour une nation, devenir une démocratie ne constitue pas une garantie contre l’intérêt personnel et la corruption politique. Certains estiment qu’une dépendance à l’argent noir (des fonds levés illégalement et/ou non déclarés à des fins fiscales) ainsi qu’un court-termisme politique, ont entravé la mise en place de biens publics à l’échelle nationale. De plus, selon certaines estimations, jusqu’à 48 % de la richesse indienne aurait, à certaines périodes, été placée sur des comptes bancaires suisses. Mody note en outre qu’en 2019, plus de 25 % des membres du parlement indien faisaient face à des accusations comprenant, entre autres, « meurtre, enlèvement et extorsion. »

La thèse de Mody est que « plutôt que de s’efforcer de fournir des biens publics à une échelle ouvrant des opportunités à tous, les dirigeants politiques se sont présentés comme des sauveurs accordant l’accès à des biens publics rares, souvent sous forme de cadeaux faciles à promouvoir. ».= Selon lui, cela visait cyniquement à garantir une constance de la demande. D’autres partagent cette analyse. Ainsi, Rajan observe depuis longtemps l’essor de ce qu’il appelle « le politicien vénal » en Inde. Un tel politicien ne cherche pas à mettre en œuvre des réformes systémiques bénéfiques pour les défavorisés. Il n’est, suggère Rajan, que « la béquille qui aide les pauvres et les marginalisés à naviguer dans un système qui leur offre si peu d’accès. »

Si l’on prend l’emploi comme exemple, la faiblesse de la création d’emplois, conduisant au chômage et au sous-emploi, a constitué une lacune majeure tout au long de l’histoire de l’Inde indépendante. Un rapport de recherche du Pew research report publié en 2019 indiquait que 76 % des Indiens interrogés déclaraient que leur plus grande inquiétude était le manque d’opportunités d’emploi, une tendance d’autant plus préoccupante pour un pays où, selon Pew, près de la moitié des citoyens ont moins de 25 ans.

Le manque d'emplois a donné naissance au terme timepass, un mot que les anglophones indiens ont commencé à utiliser vers 1990 pour décrire ce que font les chômeurs en attendant qu'un poste se libère. Cependant, pour employer tous les Indiens en âge de travailler, Mody estime que l'économie devrait « créer 200 millions d'emplois au cours de la prochaine décennie, » une tâche qu'il juge « impossible. »

« Timepass … porte généralement la connotation que l’activité, même si elle est inoffensive, n’est ni sérieuse ni productive, car elle vise simplement à tuer le temps et à éloigner l’ennui potentiel. »

La montée du nationalisme hindou

Les divisions persistantes de l’Inde en castes, classes sociales et religions ont fondamentalement entravé l’égalité pour tous et, par conséquent, l’objectif de « sécher chaque larme de chaque œil. »

Par exemple, dans le cadre de leur retrait précipité en 1947, les Britanniques ont découpé la « British India, » créant le Pakistan à partir de deux régions non contiguës du pays. Suchitra Vijayan, journaliste, avocate et ancienne employée des tribunaux pour les crimes de guerre des Nations Unies en Yougoslavie et au Rwanda, qualifie cette opération « d’amputation ratée. »

Les hindous et les sikhs vivant dans le nouveau Pakistan occidental et oriental (ce dernier rebaptisé Bangladesh après avoir obtenu sa propre indépendance en 1971) ont dû émigrer vers l’Inde, quittant leurs foyers ancestraux. Les musulmans, quant à eux — qui avaient été des occupants à part entière de l’Inde pendant des siècles — ont soudainement été considérés comme des étrangers. Le déplacement de millions de personnes qui en a résulté a entraîné une crise massive de réfugiés ainsi que des violences. Fait notable, un jeune fanatique hindou, exaspéré par les efforts de Gandhi pour réconcilier les factions religieuses, a assassiné le dirigeant pacifiste alors qu’il se rendait à la prière, le 30 janvier 1948. Lorsque la grande migration a pris fin plus tard cette année-là, selon des chercheurs de Harvard, entre 15 et 18 millions de personnes avaient traversé les nouvelles frontières, et jusqu’à 3 millions (ou davantage, selon certaines estimations) avaient trouvé la mort.

Les échos d’une société divisée sont encore visibles en Inde, aggravés par une inégalité croissante. Le sentiment d’être piégé, ainsi que le fait que les richesses générées par la mondialisation n’aient pas profité aux classes et castes « inférieures, » ont contribué à créer une base de soutien pour le parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP, ou Parti du peuple indien). Le parti trouve ses racines dans l’hindutva, une idéologie politique ethnonationaliste qui définit l’Inde en termes d’hégémonie hindoue.

Thomas Piketty, professeur à l’École d’Économie de Paris, note que le BJP se décrit comme « le plus grand parti politique du monde, » plus grand encore que le Parti communiste chinois. Le BJP a accédé seul au pouvoir en 2014, en se dressant contre une menace islamique perçue. Piketty observe que lorsque la majorité ne bénéficie pas de la mondialisation, les partis, partout dans le monde, peuvent « accentuer la rhétorique identitaire, qu’elle soit antimusulmane ou anti-latino. »

Mody note qu’avec la montée du BJP, « l’“ hindou en colère ” est devenu le fantassin de l’hindutva. » Le politologue et indianiste français Christophe Jaffrelot partage ce constat, affirmant que le BJP est aligné avec des « jeunes hommes en colère, » tandis que des violences antimusulmanes ont éclaté au nom de la politique.

« Les “ hindous en colère, ” toujours prêts à combattre les musulmans et d’autres personnes perçues comme des adversaires, sont devenus des agents d’un nationalisme xénophobe. »

Ashoka Mody, India Is Broken : A People Betrayed, Independence to Today, L'Inde est brisée : un peuple trahi, de l'indépendance à nos jours 

Jaffrelot suggère que le parti et le premier ministre, Narendra Modi, sont arrivés au pouvoir grâce à un mélange de populisme et d’hindutva. Il observe que, parfois, les partisans de Modi le présentaient comme « le Hindou Hriday Samrat (l’Empereur des cœurs hindous) » ; leur slogan de campagne de 2014 se traduisait par « Les bons jours arrivent. » Alors que Modi était ministre en chef du Gujarat au début des années 2000, le produit intérieur brut de cet État n’a progressé que de 0,2 % (de 1,1 % au-dessus de la moyenne nationale à 1,3 %), mais cela a suffi pour que ses partisans présentent Modi et le « modèle du Gujarat » comme une solution pour toute l’Inde.

Mais après plus d’une décennie de Modi au poste de Premier ministre, un écart important subsiste entre l’« Inde brillante » et la réalité ; si certains, parmi les couches les plus pauvres de la société, ont pu contribuer à porter le BJP au pouvoir, ils n’en ressentent pas les bénéfices économiques. En outre, la population musulmane de l’Inde subit une persécution active.

Aakar Patel, président du conseil indien d’Amnesty International, note qu’au regard de multiples classements mondiaux, « le bilan laisse peu de place au débat ou à la contestation. L’ampleur et la rapidité du déclin de la gouvernance depuis 2014 sont manifestes. » La raison, explique-t-il, est que si une doctrine de haine à l’égard de ceux jugés indésirables peut être populaire, « il n’existe aucun texte sur l’économie de l’hindutva ni sur la stratégie de l’hindutva » pouvant servir de cadre à une gouvernance effective ; selon Patel, c’est parce que la droite au pouvoir en Inde « considère cela comme sans importance. »

Le temple du Lotus bahá’í à Delhi a été achevé en 1986. Composé de 27 « pétales », chacun revêtu de marbre blanc, le lotus à demi ouvert symbolise l’espoir d’unité et de paix entre toutes les nations, races et religions.

Abattu mais plein d'espoir

Malgré ce que certains perçoivent comme une menace pesant sur la république constitutionnelle et la démocratie de l’Inde, plusieurs commentateurs demeurent optimistes quant à l’avenir. À quoi pourrait ressembler un tel avenir ?

Au début de la pandémie de COVID-19, une photographie poignante a circulé sur les réseaux sociaux indiens. Elle montrait Mohammad Saiyub, un musulman de 22 ans, soutenant la tête de son ami Amrit Kumar, un Dalit de 24 ans (terme désignant ceux que l’on appelait autrefois les intouchables, au bas de la hiérarchie du système des castes hindoues, vieux de plusieurs siècles).

Les deux amis étaient originaires de l’Uttar Pradesh. Ils avaient quitté l’existence de subsistance de petites exploitations agricoles à la recherche d’un emploi dans la ville de Surat, au Gujarat, où ils avaient trouvé du travail dans des usines textiles. Ce schéma de base est une histoire courante en Inde. Mais le 24 mars 2020, le gouvernement a annoncé un confinement national immédiat. La plupart des entreprises, y compris l’industrie textile de Surat, ont été fermées. Lorsque les économies des deux amis ont été épuisées, eux et d’autres dans leur situation ont entamé le long et périlleux voyage de retour vers leurs villages.

Ayant trouvé une place dans un camion surchargé avec d’autres migrants, Amrit a développé une forte fièvre. Craignant le COVID-19, les autres passagers ont insisté pour qu’Amrit descende. Saiyub a choisi de l’accompagner. Le magazine indien Outlook a rapporté qu’ils ont été déposés « là où quelques bons samaritains distribuaient de la nourriture et de l’eau aux travailleurs migrants en transit. » En attendant une ambulance sur le bord de la route, Saiyub soutenait la tête d’Amrit et lui versait de l’eau sur les lèvres. C’est à ce moment-là que la photographie emblématique a été prise. Amrit est mort plus tard dans un hôpital voisin, non du COVID-19, mais d’une grave déshydratation causée par la chaleur de 109 degrés Fahrenheit (43 °C).

Certains ont interprété cette image comme un reflet poignant de l’état réel de l’Inde moderne. Pour Mody, « soixante-treize ans après l’indépendance, la photographie de Saiyub tenant Amrit révélait à quel point l’économie indienne était défaillante. » Il écrit : « La photographie expliquait pourquoi, parmi ceux qui se rendaient dans les villes, au moins 100 millions d’Indiens étaient des migrants “ temporaires ” ou “ circulaire ”, vivant de salaires de subsistance dans des logements exigus et insalubres, d’où ils retournaient souvent chez eux. »

D’une manière plus positive, la photo a aussi incarné l’espoir d’une guérison des profondes divisions religieuses dans l’Inde moderne, divisions qui entravent une prospérité partagée. Mody cite le journaliste et auteur primé Basharat Peer, qui a décrit l’amitié des deux hommes, par-delà la fracture religieuse entre musulman et hindou, comme « une douce pluie venue du ciel » sur ce qu’il appelait la « sphère publique saturée de haine » de l’Inde.

La journaliste Vijayan demeure également optimiste quant à un avenir meilleur, déclarant que « sinon pour nous-mêmes, nous le devons à nos enfants : purger cette haine qui a séparé familles et histoires depuis soixante-dix ans. » Quant aux actions du BJP envers « l’Autre, » Piketty observe que « c’est un débat sur les frontières mêmes de la communauté, et dans ce cas, la frontière est interne. »

« Les nationalistes hindous soutiennent que seuls certains membres de la communauté sont légitimes, et que les autres doivent soit se soumettre, soit partir. »

Thomas Piketty, Capital and Ideology, Capital et idéologie

Effacer les larmes

Les idéaux fondateurs de l’Inde indépendante incluaient l’objectif de « sécher chaque larme de chaque œil. » Malgré de grandes réussites à de nombreux niveaux, cet idéal élevé n’a pas encore été atteint, ni en Inde ni ailleurs dans le monde. Peut-être, comme le dit Piketty, « la frontière est-elle interne. »

Mody suggère que « les problèmes de l’Inde sont profonds, et c’est pourquoi il n’existe pas de solutions miracles, qu’elles soient politiques ou technologiques. » En effet, comme l’implique Piketty, la cupidité et la haine sont des problèmes qui peuvent exister dans le cœur de chacun. Elles empêchent toute prospérité véritablement partagée. Les résoudre exigerait des solutions profondes, impliquant que chacun de nous accepte que son prochain est toute personne avec laquelle il chemine sur la route de la vie, indépendamment de l’intérêt personnel ou des divisions et différences perçues.

Bien que nous soyons tous libres, individuellement, de pratiquer dès aujourd’hui ce devoir personnel de sollicitude, il est évidemment difficile d’imaginer comment le miracle d’un monde « sans plus de larmes » pourrait devenir une réalité universelle. Pourtant, le dalaï-lama a écrit que « bien qu’il soit difficile de tenter d’instaurer la paix mondiale par la transformation intérieure des individus, c’est la seule voie. » Le changement collectif ne peut avoir lieu sans changement individuel.

Peut-être pouvons-nous entrevoir à quoi ressemblera un tel avenir universel dans l’image profonde de Mohammad Saiyub, le musulman, soutenant la tête de son ami et voisin Amrit Kumar, le Dalit. Comme l’a suggéré Peer, dans cette image porteuse d’espoir, nous pouvons réellement percevoir quelque chose d’aussi rafraîchissant qu’« une douce pluie venue du ciel. »