Le passé n’est-il qu’un miroir du présent ?
Comprendre l’histoire ne se limite pas à prendre un livre et à le lire. Quel rôle nos valeurs occupent-elles dans notre vision du passé, et comment recontextualisons-nous les faits historiques en cas de changement de valeurs ?
En novembre 1895, les citoyens du port britannique de Bristol érigèrent une statue en l’honneur d’Edward Colston dans le centre-ville. Colston était un généreux philanthrope, et les habitants entendait rendre hommage à son action envers la ville. La date du dévoilement devint connue localement sous le nom de Jour de Colston, et de nombreuses rues et écoles furent nommées en son honneur. Il était devenu un symbole de la ville et de son histoire.
Plus d’un siècle plus tard, le 7 juin 2020, des manifestants abattirent la statue et la badigeonnèrent de peinture avant de la jeter dans le port de Bristol.
Ce fut le point culminant d’un revirement d’opinion au sujet d’un homme autrefois vu comme un héros. Colston était en effet un philanthrope, mais l’origine de sa fortune était plus que douteuse. En tant que membre puis sous-gouverneur de la Royal African Company d’Angleterre, il était lourdement impliqué dans la traite transatlantique d’esclaves. Au cours de son mandat, la compagnie a déporté environ 84 000 personnes voire plus de l’Afrique aux Caraïbes et vers le reste des Amériques. Après son départ de la compagnie, Colston a continué ses activités de traite jusqu’à sa mort.
Ce sont ces activités qui sont devenue un enjeu d’intérêt public plus général à partir des années 1990. Au fil du temps, son implication dans la vente et la maltraitance de milliers d’êtres humains a fini par éclipser sa réputation de bienfaiteur. En fin de compte, en soutien au mouvement Black Lives Matter, un groupe multiracial de protestataires a renversé son effigie.
Un changement de priorités
Aussi bien l’érection de la statue que son déboulonnement se sont déroulés sans que Colston ne le sache, puisqu’il est décédé en 1721. Autrefois une figure emblématique locale, il est devenu un malfaiteur. Ce fut une volte-face spectaculaire, le faisant passer de héros à un zéro. Il reste un symbole de la ville de Bristol, mais d’une manière très différente, comme un rappel que la ville s’est construite, au moins en partie, sur des bénéfices découlant de sévices sur des êtres humains et de leur exploitation.
C’est un exemple frappant de la manière dont l’interprétation de l’histoire est susceptible d’évoluer. Ceux qui ont conçu la statue en 1895 étaient certains de l’éligibilité de Colston à l’immortalité par la sculpture ; tandis que ceux qui l’on abattue en 2020 ne pouvaient plus le voir en peinture.
Suite au renversement de la statue, certains ont émis des objections, en craignant qu’il s’agisse d’un « effacement » ou d’une « réécriture » de l’histoire. Cet argument ne tient pas la route, puisque ce monument est d’abord et avant tout une représentation. Il présentait Colston comme une figure à honorer, alors que le déboulement de la statue reflète un virage complet au niveau des priorités et valeurs de la société.
« Les statues affirment : “ C’était un grand homme qui a accompli de grandes choses. ” C’est faux, [Colston] était un trafiquant d’esclaves et un meurtrier. »
Il est fort probable que la statue de Colston finisse dans un musée. Son retrait du centre-ville ne consistait pas à effacer l’histoire mais était en lui-même un acte historique.
Toute cette histoire soulève des questions sur la nature de l’histoire. Comment la perception d’éléments historiques peut-elle se retourner de manière aussi spectaculaire ? Si elle est si dépendante de forces extérieures, peut-elle avoir une valeur en tant que telle ? La vérité historique existe-t-elle réellement ? Existe-il une manière correcte de percevoir un personnage tel que Colston ?
Histoire et identité
« L’histoire, c’est plus ou moins des foutaises », c’est ce qu’a déclaré l’entrepreneur automobile américain Henry Ford, rejetant sans ménagement la discipline dans son ensemble en profit de la nouveauté et de l’innovation.
Par à la suite et à de nombreuses reprises, Ford a cherché à clarifier sa déclaration, y compris en annonçant son intention d’ouvrir un musée dédié au type d’histoire dont il estimait qu’elle « valait la peine d’être observée ». Ces propos sont révélateurs, au sens où le musée envisagé (un hymne à « l’histoire industrielle ») représentait essentiellement le passé à ses yeux ; c’est-à-dire que ce projet parlait de lui, de son identité et de sa perception du monde.
Cette vision de l’histoire ne cesse de ressurgir, encore et encore, quand les gens parlent de l’histoire. L’auteur britannique Reni Eddo-Lodge, qui déplore l’absence d’histoire des noirs dans les formations britanniques, perçoit l’importance de l’identité au sein de la discipline. « La majeure partie de mes connaissances sur l’histoire noire, écrit-elle, provenait de l’histoire américaine. […] On m’a privée d’un contexte et de la possibilité de me comprendre moi-même. »
L’histoire de Colston en est la preuve. Quand sa statue a été érigée à la fin du XIX° siècle, la ville de Bristol voulaient célébrer des qualités qu’elle voyait en elle-même – philanthropie, hauts faits à l’international, sens du commerce – et les a incarnées dans les traits d’un homme anglais (et blanc) ayant atteint le succès matériel. Colston reflétait les valeurs de Bristol et l’image que la ville avait d’elle-même, si bien qu’ils lui dédié une statue. Or en 2020, ces mêmes valeurs et, de là, la perception que Bristol avait d’elle-même, avaient changé.
Mais l’histoire est-elle si influençable que cela ? N’est-elle vraiment qu’un simple reflet de la manière dont nous nous percevons aujourd’hui ? A-t-elle une cohérence en elle-même ou n’est-ce, pour reprendre le terme de Ford, juste des foutaises ?
Par la suite, Ford a été repris, dans une veine satirique, par Aldous Huxley dans son roman postapocalyptique Le meilleur des mondes (où sa citation était reprise laconiquement par « l’histoire, c’est des foutaises »). L’auteur l’a décrit comme une sorte de figure divine à qui la « civilisation » rendait hommage avec une insistance sans demi-mesure sur la nouveauté et le consumérisme. Dans ce récit dystopique, Huxley démontrait que nous sommes psychologiquement déboussolés par l’ignorance de l’histoire. Coincés dans un présent sans fin et limités par un futur indevinable, il nous est impossible d’agir avec discernement sur la base d’expériences ou de précédents. Sans histoire, pour Huxley, nous sommes dépourvus d’outils pour réfléchir de manière critique sur notre vie.
L’historien suisse du xx° siècle Herbert Lüthy partageait un point de vue similaire, avançant que « seule la conscience du passé nous permet de comprendre le présent ». Son contemporain, l’historien britannique Arthur Marwick, allait dans son sens en ajoutant que l’histoire « permet à l’individu et à la société de s’orienter parmi les courants incompréhensibles de la diversité humaine ». Il continuait ainsi : « Nos vies sont gouvernées par les évènements passés, et nos décisions par ce que nous croyons qu’il s’est passé. » C’est assurément vrai. L’histoire nous donne un contexte et met en lumière les évènements actuels. Elle nous rappelle que de tels évènements se ont déjà produits par le passé, et nous fournir des données empiriques sur la manière dont l’humanité a agi par le passé.
« Sans connaître l’histoire, l’homme et la société partiraient à la dérive, par la force privée de gouvernail de l’océan inexploré des temps. »
Les limitations de l’histoire
Vous pouvez vous demander s’il n’y aurait pas plus simple. L’histoire ne serait-elle que la somme des évènements qui se seraient produits ?
Les historiens s’appuient bien sur les restes du passé – documents, témoignages, artéfacts – pour décrire ce qui a pu se passer et en tirer des conclusions. En revanche, nos propres limitations et celles de notre mode rendent effectivement impossible toute représentation exhaustive du passé. Notre mémoire est limitée ; notre capacité à conserver l’information est limitée ; sans compter que notre aptitude à lire les pensées d’autrui, en particulier des personnes décédées, est extrêmement réduite. Et ne parlons pas de la morsure du temps sur les documents, de leur détérioration et même des conséquences de la guerre. Les historiens travaillent avec des données incomplètes et des outils imparfaits. Et une fois que les données disponibles ont été recueillies, l’historien doit ensuite les interpréter, ce qui amène son lot de difficultés.
L’étape suivante de ce raisonnement est celle qui a vraisemblablement donné naissance à l’histoire comme étant d’abord une discipline moderne. L’universitaire allemand du XIX° siècle Leopold von Ranke déclarait que la tâche de l’historien consistait à révéler « wie es eigentlich gewesen [ist] », soit ce qui s’est réellement passé. Cette séduisante affirmation a eu une immense influence. Auparavant, les histoires mises par écrit étaient largement subjectives, et ce de manière consciente, que ce soit au niveau théologique, moral, nationaliste ou personnel. Ranke et ses successeurs tentèrent d’adopter un point de vue purement objectif, centré sur les faits.
Les historiens du XIX° siècle vivaient dans une époque qui appréciait cette simplicité pragmatique et sûre d’elle. Charles Dickens caricaturait cette tendance dans son roman Les Temps difficiles, paru en 1854 : « Ce que je veux, ce sont les Faits », déclare le personnage principal, Thomas Gradgrind, éducateur de l’absurde. « Seuls les faits sont souhaitables dans la vie. » Les Lumières avaient relégué au second plan les explications théologiques au profit d’explications séculières ; le rapide développement de l’industrialisation ainsi que l’expansion impérialiste se mirent à promouvoir la confiance financière et morale, tandis que les progrès extraordinaires en science et en médecine offrirent la sécurité et compréhension. Il semblait que la vie fournirait à coup sûr des certitudes et qu’elle était soumise à un progrès que rien de pourrait arrêter.
Là aussi, l’identité jouait un rôle important. La plupart des ouvrages historiques écrits à cette période consistaient en un récit de la manière dont un peuple ou une nation s’était développé jusqu’à ce jour ; l’histoire était écrite au regard du présent. Loin d’être purement objective, cette historiographie était, en un sens, un miroir du présent lui-même. Pour citer l’historienne canadienne Margaret Macmillan, « les historiens de l’époque victorienne décrivaient trop souvent le passé comme un progrès menant inéluctablement au glorieux présent où la Grande-Bretagne dominait le monde. » Cela s’appliquait non seulement à la Grande-Bretagne, mais aussi à la France, l’Allemagne, la Russie et les États-Unis. Il n’est donc pas surprenant que la statue d’Edward Colston ait été érigée à cette époque. L’histoire écrite en cette période affichaient une confiance sans limite dans les « faits ».
Les problèmes découlant de ce raisonnement sont par trop évidents de nos jours. D’une part, on se heurte à la difficulté à distinguer ce qui est un fait de ce qui n’en est pas. D’autre part, se trouve l’inextricable problème des biais cognitifs et du caractère irrationnel du raisonnement et de l’interprétation.
Par ailleurs, on rencontre l’écueil de voir le passé à travers les lunettes du présent ; ou, plus exactement, d’utiliser le passé pour expliquer le présent. Cela s’applique aussi bien à notre propre vie qu’à l’étude de documents historiques poussiéreux. Hier, chacun d’entre nous a fait, ou n’a pas fait, certaines choses. D’autres personnes y ont réagi. C’est notre histoire personnelle. Nous avons parlé, nous nous sommes déplacés, et les autres ont répondu par des paroles ou des actions. Il est probable que nous n’ayons pas entendu ni vu tout ce qui s’est produit. Nous n’avons pas de vision complète des motifs ou de l’état d’esprit d’autrui, ni même de nous-mêmes. Les détails et motivations de notre propre histoire nous échappent bien souvent. Comment savons-nous ce qui s’est passé, comment l’interprétons-nous, et jusqu’à quel point pouvons-nous nous fier à nos propres concluions ? Qu’en est-il des faits quand cela touche à notre propre vie, et à plus forte raison celle des autres ?
L’ombre d’un doute
La confiance dans l’historiographie a commencé à se fissurer pendant la guerre de 1914–18. Le choc lié au déclenchement des hostilités – qui s’est produit d’une manière si soudaine et, selon toute évidence, inexorable – réduisit en miettes les vieilles certitudes.
« Si des forces imprévisibles et incontrôlables façonnaient visiblement le présent, alors les convictions antérieures des historiens selon lesquelles ils pouvaient comprendre, par un simple procédé d’induction, les forces qui avaient modelé le passé devaient alors dangereusement naïves. »
Ce doute, combiné à la Révolution d’octobre qui éclata en 1917 en Russie (dont le substrat idéologique était le marxisme, basé sur une vision de l’histoire complètement différente), à la contribution de la psychanalyse envers la compréhension du comportement humain ainsi qu’à la priorité donnée à des perspectives nouvelles et radicales par la culture moderniste, mena à l’émergence d’une vision fragmentée du monde et de son histoire.
Les historiens se mirent à s’inspirer plus librement des idées et modèles venant d’autres disciplines : économie, psychologie, sémiotique, sociologie et statistiques, par exemple. Cette tendance se maintient jusqu’à aujourd’hui, et, si elle a certainement contribué à enrichir la discipline, elle a aussi conduit à plusieurs remises en question.
L’un des défis majeurs provient de la pensée post-structuraliste, qui critiquait l’exaltation par les historiens des sources primaires et leurs tentatives pour recréer le passé « comme il était réellement ». La citation, en 1967, du théoricien de la linguistique français Roland Barthes est reprise, à savoir que l’histoire n’est que « une inscription dans le passé prétendant être à son image, un défilé de signifiants masquant une série de faits ». Barthes soulignait ainsi la difficulté de saisir véritablement la réalité du passé à travers de vieux documents, ainsi que l’insuffisance du langage pour rendre compte de ce passé.
De nombreux historiens contemporains ont fait valoir que leur travail n’était pas aussi désincarné que ce prétendait Barthes. Parmi eux se trouve Richard Evans qui, tout en reconnaissant les défis mis en lumière par Barthes, ne prenait pas moins la défense du cœur de la recherche historique. Il en donne cette définition : « Un fait historique est quelque chose qui s’est produit dans l’histoire et qui à ce titre peut être vérifié à travers les traces qu’en a laissé l’histoire ».
Cette définition est d’une sobriété séduisante, même s’il n’y a pas besoin d’être post-moderniste pour en voir les limites. Les sources originales sont rares, souvent incomplètes, et intrinsèquement biaisées par l’action humaine. Les mots ont plusieurs sens en fonction du contexte. Et les documents ne sauraient couvrir l’intégralité de la vie au cours de l’histoire.
Même si les post-structuralistes sous-estimaient vraisemblablement la conscience qu’ont les historiens de ces limitations et qu’il ne fait aucun doute qu’ils ont déprécié leur travail, ils ont tout de même soulevé des questions importantes. Comment pouvons-nous savoir que nous savons ? Pouvons-nous déchirer le voile du temps et contourner les biais pour parvenir à comprendre avec précision les époques révolues ? Ou est-ce que, au contraire, notre compréhension est susceptible de changer demain du fait d’une nouvelle révélation ou découverte ?
Dans les yeux du spectateur
Dans les discussions sur l’histoire, l’interprétation est souvent négligée. Or ce point est important, car les historiens écrivent eux aussi. Ils évaluent, interprètent et tirent des conclusions à partir des données disponibles. Puis ils rassemblent les résultats de leurs recherches dans des essais, des articles ou des livres. L’histoire est un texte ; c’est de la communication, quelque chose que l’on exprime à l’adresse d’autres personnes.
L’historien britannique A. J. P. Taylor soutenait cette vision, relevant dans ses Essays on English History que la discipline « est, dans le fond, simplement une manière de raconter des histoires ». Par conséquent, l’histoire est bien plus qu’une version incomplète de « ce qui s’est passé » ; nécessairement, elle intègre aussi des jugements et des interprétations. Or cela entraîne des complications. Les historiens ont leurs propres biais et filtres interprétatifs, comme les lecteurs. Un historien retient les sources significatives, rassemble les faits et impose ses explications et son récit sur tous ces éléments. Bien entendu, un historien ou un lecteur prudent cherchera à éliminer les biais et s’efforcera de se montrer le plus objectif possible. Cependant, connaissant les limitations de l’esprit humain, cette tentative constituera sans nul doute un défi sans cesse renouvelé.
Ces filtres peuvent avoir un impact dramatique. Edward Colston était vu comme un héros dans le Bristol du XIX° siècle alors qu’aujourd’hui il est perçu comme un malfaiteur. Sigmund Freud était pratiquement déifié par les premiers psychanalystes ; à présent, la plupart de ses conclusions sont considérées avec une bonne dose de scepticisme. Les points de vue sur les conflits mondiaux, tels que la Deuxième Guerre mondiale, diffèrent drastiquement selon la partie du monde où l’on se trouve. L’histoire, diraient d’aucuns, est dans l’œil de celui qui regarde.
Le piédestal vide, qui avait accueilli une statue en bronze d’Edward Colston pendant 125 ans, est devenu un monument à part entière après que des protestataires aient déboulonné la statue et l’aient jetée dans le port.
Caitlin Hobbs, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons
L’un des biais les plus flagrants est, de manière sans doute inévitable, le jugement moral. Marwick remarque que « l’historien ne peut s’empêcher de se livrer à des jugements moraux, simplement par son implication ou en raison de sa propre sélection des faits. » Il crédite son collègue historien W. H. B. Court de la citation selon laquelle « l’histoire exempte de tout jugement de valeur ne peut pas être écrite ». Plus prudent, E. H. Carr précisait que « Il nous faut admettre que les notions abstraites, comme celles du « bien » et du « mal », […] se situent au-delà des confins de l’histoire ». Même si l’historien n’a pas à condamner les individus, selon lui, il convient d’accorder une place aux jugements moraux concernant « les évènements, les institutions ou les politiques du passé ».
« La reconnaissance que certains propriétaires d’esclaves étaient d’une grande élévation morale tait constamment utilisée comme excuse pour ne pas condamner l’esclavage comme immoral. »
Le temps a adouci les verdicts sévères de l’époque victorienne, mais il n’en reste pas moins que les jugements moraux, d’une manière ou d’une autre, sont partout dans les études historiques, tout comme dans la vie. C’est inévitable ; en effet, s’il est une bonne idée que de tirer des leçons de l’histoire, alors nous devons déterminer les exemples à suivre et ceux à éviter. Par exemple, l’histoire nous autorise à dire « Ne faites pas ce qu’a fait Hitler » tout en admirant parallèlement la résilience d’Anne Franck. L’histoire, consciemment ou non, ne qu’aider à discerner entre les deux.
Cette affirmation fera bondir certains, en partie parce que la morale évoque la religion, ce qui, dans un mode largement sécularisé, sonne comme un anathème. Il n’en reste pas moins que l’on ne peut pas y échapper. Même la résolution de supprimer la morale constitue un jugement de valeur. Malgré tout, dans ces sociétés post-chrétiennes, il est intéressant de remarquer, depuis peu, une prise de distance face au relativisme moral. La polarisation idéologique et politique de l’Occident implique un durcissement des positions de part et d’autre, avec des positionnements moraux affirmés donnant leur force à des mouvements tels que Black Lives Matter. Or ce phénomène a un impact sur l’étude de l’histoire. À présent, un grand nombre d’historiens sont résolus à raconter l’histoire de groupes auparavant marginalisés. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un positionnement moral.
Si l’histoire sert à apporter du contexte dans nos vies, alors nous devons interpréter ce que nous savons du passé et en tirer des conclusions. La question désormais est la suivante : comment procéder ?
Biais et filtres
Dans un monde de post-vérité, où les opinions et émotions semblent avoir autant d’influence que les faits établis, cette question est d’une pertinence fondamentale. Si l’histoire constitue une ressource-clef pour comprendre le présent, alors il nous faut comprendre son fonctionnement. La simple connaissance du passé apporte certes son lot de joies, mais en tirer des conclusions s’avère particulièrement avantageux.
L’histoire est bien plus insaisissable qu’il n’y paraît. Si l’histoire entière est sujette à interprétation, alors nous devons faire attention lors de son apprentissage. Si l’intégralité de l’histoire est sujette à des biais, alors il nous faut être vigilants en la lisant. Cela ne revient pas prétendre qu’il n’existe aucune différence entre la vérité et un mensonge ; bien entendu qu’il en existe une, et aucun historien ne doit jamais mentir sciemment. La définition d’un fait donnée par Evans s’applique peut-être le mieux selon cette vision restrictive : par exemple, telle ou telle personne a écrit tels propos dans tel document et à telle date, pour autant que nous en sachions. Ça, ce sont des faits. Aller bien au-delà – y compris en retenant un fait plutôt qu’un autre – devient matière à interprétation ou à altération linguistique, et de manière générale devient sujet de toutes sortes de filtres potentiels. Ce processus peut avoir de la valeur, sans doute ; il n’en reste pas moins qu’il convient d’en être conscient.
Cela soulève le sujet des ouvrages d’histoire présentant des biais faciles à identifier. Avant que Ranke ne formule sa détermination à raconter l’histoire « comme elle s’est réellement passée », il existait de nombreux textes que nous ne qualifierions pas d’historiques au sens moderne du terme, bien qu’ils soient souvent qualités ainsi. En effet, ces ouvrages comportaient des biais moraux, nationaux ou personnels. L’ouvrage d’Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, constitue une histoire éthique, attribuant la chute de l’empire à la barbarie et à la lassitude. Les récits antiques d’Hérodote, Tacite et Plutarque étaient rédigés comme des guides touristiques ; Marwick. les qualifie de « préparation à la vie, surtout politique et militaire […] [en vue de] diffuser la connaissance des faits glorieux […]. »
Vient aussi la question de la Bible, remplie de récits historiques. Ceux-ci sont délibérément sélectifs et sont placés dans un ordre précis. L’objectif est clair : les histoires bibliques et autres textes visent, entre autres, à « convaincre, […] corriger, […] instruire dans la justice ». Le parti pris moral est clair, et les évènements et personnages historiques sont présentés dans cette perspective. C’est pour cette raison que nombreux sont ceux qui excluent la Bible de la liste des sources fiables, mais aussi parce qu’une partie de ses récits historiques ne sont pas étayés par des preuves bibliques. Mais, au vu de ce que nous savons sur la prévalence des biais dans les autres ouvrages historiques, ainsi que de la fréquence à laquelle les sources sont rares et peu fiables, cela vaut la peine de se demander si cette objection est bien raisonnable.
« Tant l’histoire a, ce semble, de peine à saisir la vérité ! Ceux qui veulent écrire sur une époque antérieure en trouvent la connaissance enveloppée sous les voiles du temps ; et les écrivains contemporains, tantôt par prévention et par haine, tantôt pai faveur et par flatterie, déguisent et altèrent la vérité. »
Une question de valeurs
La spectaculaire volte-face qu’Edward Colston a subi de manière posthume constitue en fin de compte un revirement moral. Les faits de cette histoire, pour autant que nous les connaissions, restent inchangés. Ce qui a changé, ce sont les priorités et les valeurs de la société. L’on pourrait dire que Colston a été placé devant un miroir moral différent et qu’il s’est avéré déficient. Ce processus est inévitable quel que soit le sujet. Cela vaut la peine de chercher à atteindre une histoire qui se borne à l’examen objectif des faits bruts autant que faire se peut, mais, comme nous l’avons vu, il est en définitive pratiquement impossible d’attendre l’objectivité et l’exhaustivité à l’état pur. Les valeurs qui sous-tendent les biais sont parfois difficiles à repérer, mais il est important d’essayer. Ensuite, une fois que nous les avons identifiées, il nous faut faire un choix.
Black Lives Matter est un mouvement complexe, mais il repose en partie sur un désir ardent d’empathie, de condamnation des abus et des attitudes empreintes de préjugés, ainsi que d’amélioration des comportements futurs. Ces objectifs sont admirables. Ils pointent une manière par laquelle la morale aurait effectivement sa place dans l’étude de l’histoire. Cela suggère que nous devrions saluer l’histoire qui met en lumière des exemples positifs et qui condamne ceux qui sont négatifs. Là encore, nous pouvons prendre en compte la Bible, qui est précisément conçue selon ce principe. Ses histoires ont été écrites au profit de leurs lecteurs, pour leur permettre d’améliorer leur vie. La valeur du parti pris moral est là pour être testée.
La Bible conteste aussi l’idée selon laquelle l’histoire ne peut pas être fiable. Luc, à la fois médecin et auteur de deux livres du Nouveau Testament, entreprend de rendre compte de la vie de Jésus et de son importance auprès des premiers chrétiens. Méticuleux et attentif aux détails, Luc en fait une narration fidèle, avec une compréhension parfaite, des certitudes et des preuves infaillibles basées sur les témoignages de témoins oculaires, y compris ceux de plus d’une douzaine de membres de la famille de Jésus (cf. Luc 1 : 1-4 et Actes 1 : 1-4). Comme le souligne l’historien et spécilaiste du Nouveau Testament Richard Bauckham, « les Évangiles compris comme des témoignages constituent le meilleur moyen d’accéder à la réalité historique de Jésus » (Jesus and the Eyewitnesses: The Gospels as Eyewitness Testimony (2ème édition, 2017).
L’histoire est un terme largement utilisé, si ce n’est furieusement galvaudé. Le sujet est bien plus complexe que ne l’imaginent la plupart des gens. Notre propension aux biais humains affleurent de partout : des véritables évènements à la constitution et à la préservation des preuves documentaires, en passant par la découverte, la collation, la sélection et l’interprétation de ces preuves par les historiens, sans oublier, en fin de compte, la lecture de leurs ouvrages. Il faut toujours viser l’objectivité, mais sa version la plus pure est selon toute évidence au-delà de nos capacités.
Au cœur de l’histoire, comme dans de nombreux domaines de la vie, se pose la question de ce à quoi nous accordons de la valeur. Ce que nous retenons du passé reflète souvent ce qui est important à nos yeux dans le moment présent.