50 ans d’ADN

En avril 1953, deux scientifiques annoncèrent en toute modestie avoir déchiffré le code de la vie.

« Nous souhaitons proposer une structure pour le sel de l’acide désoxyribonucléique. Cette structure possède de nouvelles caractéristiques qui sont d’un intérêt considérable pour la biologie ». Publiés le 25 avril 1953 dans Nature, ces quelques mots prononcés discrètement mais avec la certitude de leurs conséquences provoquèrent une révolution biologique sans précédent.

Suite à cette découverte se sont enchaînées de surprenantes avancées dans la connaissance de la vie, telles que le chemin allant du prototype moléculaire à la création de tout un organisme, les dysfonctionnements génétiques à l’origine de nombreuses maladies et transformations des espèces par l’épissage des gènes ou la « recombinaison ». La révolution agricole en bioingénierie des cultures et la promesse d’une production alimentaire encore plus importante sont nées de notre nouvelle capacité de manipulation des « caractéristiques originales » de l’ADN. Autre constat encore plus étonnant : les technologies de la reproduction sont sur le point d’affranchir l’humanité d’un avenir génétiquement déterminé.

À travers l’histoire de la science, l’humanité a cherché à connaître les causes de ses maladies. Le développement de la biologie moléculaire moderne est la solution au dilemme du destin génétique. Alors que nous avons désormais une bonne connaissance de ce qui nous influence ou détermine en tant qu’entité biologique, il est normal que nous essayions de trouver les moyens de gérer, de neutraliser, de remplacer ou de corriger les gènes à l’origine des maladies chroniques ou d’une mort prématurée ou douloureuse.

Bien que l’humanité ait de plus en plus recours à ses connaissances moléculaires pour réduire ses fléaux, nous devons commencer à prendre en compte les problèmes qui se situent au-delà de notre dimension biologique : trouverons-nous une plus grande satisfaction ou plus de sens à une vie conditionnée pour durer plus longtemps et dans de meilleures conditions de santé ? Ou devrons-nous constater que le bonheur de l’Homme n’est pas une question de chimie en dépit de la complexité et de la malléabilité de la chimie de nos gènes ?

L’ÉCHELLE DE LA VIE

Écrit par James D. Watson et Francis H.C. Crick, ce court article (pas plus de 128 lignes) publié dans Nature est devenu l’événement fondateur de l’ère moderne en biologie. En s’appuyant sur les travaux de plusieurs autres chercheurs – en particulier des cristallographes Maurice Wilkins et Rosalind Franklin qui travaillèrent par diffraction à rayons x – Watson et Crick déduirent l’échelle torsadée ou la structure à double hélice de la molécule d’ADN. Sur chaque série d’échelon se trouve le code qui règle les processus chimiques de la vie. Différents agencements d’échelons, appelés également séquences de base, forment les gènes.

Alors que les brins moléculaires qui se situent dans une seule cellule humaine pourraient s’étendre sur une longueur surprenante de 1 m 83, seules 23 paires de chromosomes de très petite taille renferment la totalité de notre charge d’ADN. La localisation d’un gène au sein du génome d’une cellule incombe aux généticiens moléculaires, des scientifiques qui étudient la structure et le patrimoine héréditaire des gènes. Des 30000 gènes qui constitueraient le génome humain, plus de 4000 gènes ou mutations génétiques liés à une maladie humaine ont été identifiés. Les scientifiques qui participent au projet mondial du génome humain (PGH) sont en train de compléter cette liste de plus en plus rapidement.

En l’espace de 50 ans, nous sommes donc passés de la connaissance de l’échelle élémentaire de l’ADN à l’élaboration d’une carte de presque tout le local technique, c’est à dire le fonctionnement intérieur de la cellule qui traduit l’information de l’ADN pour former un organisme achevé.

Sur la base de cette connaissance, nous sommes maintenant sur le point de pouvoir réaliser des avancées considérables et sans précédent dans l’histoire. La capacité révolutionnaire qui consiste à manipuler et à modifier le code même de la vie, le prototype qui détermine le destin physiologique d’une bactérie, d’une coccinelle, d’une myrtille ou d’un être humain est la caractéristique essentielle de la biologie du 21ème siècle.

Nous sommes entrés dans un nouveau monde qui n’attendait qu’à être découvert, un monde auquel nous n’avions pas accès jusqu’à présent.

Nous sommes entrés dans un nouveau monde qui n’attendait qu’à être découvert, un monde auquel nous n’avions pas accès jusqu’à présent. Les généticiens ont non seulement la capacité de voir si un parent porte un gène défectueux mais ils peuvent également dire si un ovule ou un spermatozoïde en est porteur. Certes, cette connaissance ne représente pas une fin en soi, mais si nous pouvons identifier les gènes d’une maladie, nous nous sentons obligés de les corriger. Watson, une des principales personnes en 1989 à encourager l’initiative du PGH, écrit de façon pertinente que les tests « avertissent d’un risque de maladie, mais qu’ils ne les soignent pas ». Il se demande quelle personne « souhaiterait apprendre qu’elle va contracter une maladie pour laquelle il n’y a aucun espoir de guérison» et conclut que « l’éradication des handicaps génétiques doit donc être notre souci principal ». (A Passion for DNA, 2001).

C’est un défi louable qui offre des perspectives de bénéfice humanitaire et économique. Avec les seuls cancer, fibrose cystique, maladie de Parkinson et maladie d’Alzheimer, pour ne citer que quelques cibles principales dont nous savons maintenant qu’elles ont un rapport avec notre constitution génétique et avec son environnement, les personnes ayant désespérément besoin d’aide et de soins ne manquent pas. Les salles d’attente de thérapie génétique sont bondées. De nouvelles révélations sur le PGH et sur les techniques à venir permettant à chacun d’examiner et de modifier son défaut génétique latent ne feront qu’augmenter ces foules. Des progrès continus pourraient aboutir à un soulagement considérable de la douleur et à une réduction des coûts et de la charge psychologique engendrés par la maladie héréditaire.

REMODELAGE INTELLIGENT ?

Cependant, avec la maladie humaine, l’intervention génétique n’en est qu’à ses débuts. Des spécialistes tels que Gregory Stock, scientifique à l’UCLA, y voient un potentiel encore plus important : une évolution qui permettrait de mettre l’avenir de l’espèce humaine entre ses propres mains.

Dans son ouvrage intitulé justement Redesiging Humans : Our Inevitable Genetic Future (Redessiner les humains : notre avenir génétique inévitable), Stock insiste sur le fait que nous sommes non seulement en train de corriger notre constitution mais également d’améliorer l’espèce. Il est convaincu que la science dispose maintenant de tous les moyens pour exploiter son potentiel au maximum. Stock explique que « le fait de déchiffrer le fonctionnement de notre biologie et les influences de son historique et de son environnement nous donnera un contrôle accru sur nos vies en nous permettant de façon plus efficace de nous rendre moins vulnérables et d’augmenter le potentiel que nous donnent les gènes ».

Stock soutient que la technologie embryonnaire, techniques qui donneront aux parents la possibilité de choisir le patrimoine génétique de leur enfant, voire le développement d’un chromosome 47 synthétique qui pourrait doter « un nouveau type d’humain » de caractéristiques artificielles, sont des perspectives à court terme. Bien sûr, la plupart des gens y verront un scénario de science-fiction avec les astuces étranges et absurdes qu’il est possible de trouver dans un film populaire tel que Gattaca ou le dernier Star Trek. De la même façon, si l’on avait prétendu il y a 50 ans que le gène de la bioluminescence de la méduse pouvait être cultivé et ajouté à une plante pour créer des champs lumineux, cela aurait provoqué un tollé général. Et pourtant, ceci est devenu réalité, comme la souris lumineuse. Tout ce qui est imaginable devient réalisable.

Il n’est pas étonnant que l’attrait de la manipulation génétique, sorte de « salut par la science », ait quelque chose de presque surnaturel. « À bien des égards, l’ADN a dans notre culture populaire une fonction équivalente à l’âme chrétienne », écrivent les doctoresses Dorothy Nelkin et M. Susan Lindee dans La mystique de l’ADN. « L’ADN, fondement invisible, éternel et essentiel de l’identité humaine, a reçu les pouvoirs que l’on attribuait autrefois à l’âme immortelle. Tout comme les textes sacrés des religions révélées, l’ADN explique notre place dans le monde : notre histoire, nos relations sociales, notre comportement, notre morale et notre destin ». Nous contemplons la double hélice et nous y voyons non seulement la vie et son histoire mais également des promesses d’avenir.

Nous contemplons la double hélice et nous y voyons non seulement la vie et son histoire mais également des promesses d’avenir.

Gène après gène, la correction et l’amélioration du génome humain sont les raisons d’être des travailleurs qui peuplent les laboratoires du monde entier. Les motifs économiques encouragent également la recherche et jouent un rôle primordial dans le progrès technologique. De la même façon que les nouvelles voitures et le développement de la dernière micropuce font parler d’eux, les succès et échecs de l’industrie biotechnologique jouissent d’une couverture médiatique dans les rubriques économiques de la presse quotidienne.

Chaque nouvelle découverte apporte, avec la récompense financière, la reconnaissance par l’Homme et mène inéluctablement à la célébrité. Alors qu’il observait la race humaine pour discerner la structure de l’ADN et en déduire les perspectives à venir, le lauréat du prix Nobel Maurice Wilkins expliqua un jour à l’historien de la science Horace F. Judson la chose suivante : « Vous savez, l’ADN c’est comme l’or de Midas. Celui qui s’en approche devient fou » (The Eighth Day of Creation: Makers of the Revolution in Biology, 1996). Wilkins reçut en 1962 le Prix Nobel de physiologie ou de médecine conjointement avec Watson et Crick. Son allusion suggère que l’attrait de l’ADN, dont la simplicité n’est qu’illusoire, tient à cette capacité apparente de répondre à tous nos désirs.

Dans Redesigning Humans, Stock argumente que le pouvoir que nous confère la connaissance de l’ADN est si fascinant que nous ne voudrons pas l’abandonner; pour ainsi dire, le gèn…génie est sorti de la lanterne magique et nous voulons désormais que nos souhaits soient réalisés. La tentation est devenue irrésistible. « Certains pensent que nous percevrons les dangers, que nous reviendrons à la raison et que nous nous détournerons de ce potentiel » (à savoir, l’amélioration biologique de l’être humain). Il soutient que « le fait de renoncer aux technologies puissantes que nous apporteraient la génomique et la biologie moléculaire serait tout aussi insensé que d’utiliser ces dernières sans prendre en compte les dangers qu’elles représentent. Nous écarterons ces deux éventualités. La question n’est plus de savoir si nous manipulerons des embryons mais quand, où et comment ».

Il ne fait aucun doute que les biotechnologies occuperont une place de plus en plus importante dans la reproduction et la santé de l’Homme. D’après Watson, « lorsque nous aurons appris à contrôler les combinaisons génétiques, la possibilité de contrôler le destin génétique de nos enfants ne peut être à mon avis qu’une bonne chose ». Stock partage la même opinion et conclut que « nous ne pouvons en aucun cas ignorer cette amélioration par des moyens technologiques si ces derniers s’avèrent fiables et utiles. Ceux qui refusent d’améliorer leur constitution et de vivre plus longtemps peuvent espérer ne pas changer et continueront à chérir ce passé de l’humanité. Mais les générations futures ne voudront pas rester « naturelles » si cela implique de vivre selon les désirs de créatures perfectionnées (celles qui acceptent cette amélioration) dont elles ne seraient que de curieuses reliques d’un passé humain révolu ».

PROMESSES VIDES DE SENS

Malheureusement, alors que nous vivons à une époque riche en potentiel biologique de plus en plus prometteur, nous sommes aveuglés par notre désir de sauver la vie à tout prix. Supposé qu’on offre à une personne la possibilité de vivre plus longtemps et dans des conditions de santé optimales. Refuserait-elle ? Nous sommes charmés, envoûtés par cette promesse. Nous avons approuvé tout ce que la biologie moléculaire pouvait offrir mais aurions-nous également ignoré les autres chemins susceptibles de nous apporter la qualité de vie à laquelle nous aspirons tant, à la fois pour nous et pour les générations futures ?

L’Homme n’a-t-il pour seul but que la jouissance pour une durée maximale et dans des conditions optimales ?

Incontestablement, une vie plus saine, plus productive, une plus grande longévité, un bonheur accru et une plus grande satisfaction semblent être des objectifs légitimes. Et pourtant, des questions demeurent. Quel serait le sens d’une vie meilleure ? Qu’y gagnerait-on ? Si nous réussissons à réaliser ces progrès, serons-nous mieux lotis pour autant ? Pourrons-nous nous satisfaire des bénéfices physiques que représentent une plus grande longévité et une meilleure santé ? L’Homme n’a-t-il pour seul but que la jouissance pour une durée maximale et dans des conditions optimales ?

Pouvoir répondre à ces questions importantes demande plus qu’une connaissance de la cellule, de la génétique et de la biochimie de l’hérédité. Cela exige également la reconnaissance de l’existence d’une dimension spirituelle au-delà de la dimension physique. Au cœur de tous nos désirs et préoccupations tels que la santé, le bonheur, la sérénité et la confiance en l’avenir se trouve un vide spirituel. Il existe un gouffre qui nous sépare de Dieu et qui nous contraint de chercher nous-mêmes des solutions à l’existence. La découverte du rôle et de la structure du chromosome et du code chimique de l’ADN a ouvert une ère nouvelle mais l’illusion d’une vie et d’une santé meilleures et de l’affranchissement de notre patrimoine génétique nous a laissé aveugles face à notre spiritualité et à la nécessité de solutions spirituelles.

LA SOURCE DE L’UNITÉ

À une époque où la science a affaibli l’importance de la religion, il n’est pas étonnant qu’elle tente désormais d’expliquer le sens de la vie, tout comme jadis la religion. D’après Edward O. Wilson, biologiste à Harvard, « nous sommes poussés par les plus profonds instincts spirituels de l’Homme à nous élever au-delà de la condition de matière animée. Nous devons avoir une histoire à raconter sur nos origines et notre raison d’être. Les textes sacrés seraient-ils la première tentative d’explication de l’univers pour nous y attribuer un rôle ? Il se peut que la science soit une poursuite de cette objectif sur des bases nouvelles et plus concrètes » (extrait de Consilience: The Unity of Knowledge, 1998).

Lorsqu’il fait référence à l’« esprit humain », Wilson n’admet pas l’existence de ce qu’un ancien penseur, l’apôtre Paul, qualifiait d’ « esprit de l’homme » (1 Corinthiens 2 : 11). Il utilise plutôt l’esprit comme symbole de ce besoin très concret que nous avons de trouver des réponses aux mystères de la vie. Il est convaincu que ces mystères seront résolus lorsque l’humanité aura découvert l’unité de l’univers par le biais de la science. L’élucidation de l’ADN fait sans aucun doute la preuve d’un aspect de cette unité : toute forme de vie repose essentiellement sur le même code génétique.

Wilson définit le travail de la science comme une recherche de la « réalité objective au-delà de la révélation » et suggère que la science peut offrir une autre façon de « satisfaire cette soif de religion », sorte d’anticipation de ce qu’il considère être une simple superstition. Malheureusement, l’unité de l’entendement que, d’après lui, seule la découverte scientifique peut garantir ne satisfera pas cette aspiration. Une exploration du monde physique suffit-elle vraiment à expliquer l’existence, surtout si nous rejetons d’emblée l’éventualité d’une dimension autre que celle du monde physique ?

Le théologien et scientifique Arthur Peacock fait remarquer que notre plus grande compréhension du monde physique devrait stimuler la recherche. Dans son livre Theology for a Scientific Age (Théologie pour un siècle scientifique), il écrit que « le besoin que ressent l’Homme de trouver un sens à l’existence […] s’est accru et que cet intérêt a été vivement suscité par les nouveaux horizons ouverts par la science ».

Peacocks confirme qu’il existe des dimensions plus profondes à explorer. Il explique que les phénomènes et les questions de l’existence « continuent d’alimenter chez l’Homme des aspirations qui semblent ne pas trouver satisfaction dans les représentations que nous offrent les descriptions scientifiques trop ternes de notre monde ».

Dans sa tentative d’unification des sciences sous les lois de la physique, Wilson anticipe le jour où l’humanité aura une vision « du réseau de causes et effets » qui apportera les réponses définitives à toutes nos interrogations. « Une fois que nous aurons unifié une quantité assez importante de connaissances, nous comprendrons qui nous sommes et notre raison d’être ici-bas », affirme-t-il.

Et nous devons reconnaître qu’il en sera ainsi. Cependant, cela n’arrivera pas grâce aux seuls efforts de la science car si cette « quantité de connaissance » a trait à la physique de l’univers matériel, dont la chimie des gènes, la réalité de notre monde va bien au-delà. L’Homme devra trouver les réponses absolues et les clés du bonheur autrement que par la science. Celles-ci relèvent du royaume du Créateur. Notre dépendance de la science comme source absolue de guérison, de stabilité et de protection face à l’avenir est symptomatique de la rupture de l’Homme avec Dieu.

On dit que « l'Homme ne vivra pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Matthieu 4 : 4). Là se trouvent la lumière et la sagesse nécessaires à la compréhension du sens de la vie et au dépassement de notre finitude inscrite dans nos gènes.

L’ADN fut déchiffré mais non inventé par les sciences. Sa structure a toujours existé et nous a été simplement révélée. En effet, les gènes qui guident le fonctionnement physique de toute vie ont toujours été là, invisibles et à l’œuvre depuis la nuit des temps.

Il en est de même pour les facteurs spirituels, toujours inconnus mais source d’espoir pour l’humanité et qui n’attendent qu’à être découverts.