Politique et religion, politique comme religion

L’on dit souvent que la politique et la religion ne vont pas bien ensemble. Est-ce dû au fait que l’humanité a appris à ne pas mélanger les deux, ou au fait qu’à chaque fois que nous les mélangeons, un problème surgit ? Que s’est-il passé au XXe siècle pour que Mussolini, Staline, Hitler et Mao apparaissent comme des sauveurs ? Dans la série de Vision intitulée Messies ! Gouvernements et rôle de la religion, nous avons exploré l’histoire de tels leaders au fil des siècles et au travers de différents continents. Les périodes de crise extrême font que les gens cherchent quelqu’un qui les délivrera. Si le désespoir est assez grand, le bon jugement est trop souvent compromis et les gens qui normalement ne jouissent pas d’un grand soutien arrivent au pouvoir, souvent avec de forts accents religieux.

Dans cette interview variée menée à Rome, David Hulme, éditeur de Vision, parle de politique et de religion, et de politique comme religion, avec l’auteur et historien Emilio Gentile. 

 

DH Vous avez beaucoup écrit sur « la sacralisation de la politique ». Qu’entendez-vous par là ?

EG Je veux dire qu’une certaine entité séculière dans la politique, comme « la patrie », « la race », « la révolution », « le prolétariat », devient absolue et exige l’obéissance des gens qui croient qu’une telle entité donne une signification à la vie, et pour laquelle vous devriez être prêt à sacrifier votre vie. Dans n’importe quelle nation, vous sacrifiez votre vie à la guerre pour sauver votre pays. En ce sens, le pays devient un dieu séculier.

DH Dans le contexte de la politique sacralisée, vous avez également examiné le phénomène du totalitarisme du XXe siècle et développé une définition plus nuancée.

EG Le totalitarisme a été inventé par les antifascistes en 1923-24 afin de définir la méthode politique des fascistes ainsi que le système de pouvoir fasciste, bien avant que le fascisme n’ait établi la dictature du parti unique. Donc dans un sens, le totalitarisme n’est pas un but mais une méthode : un parti politique qui prétend être le seul parti légitime à gouverner un pays et qui détruit tous les autres partis par la violence. Lorsque ceci a lieu, vous faites face à une expérience politique totalitaire. C’est pourquoi je préfère dire que le totalitarisme est une expérience dans la domination politique plutôt qu'un régime politique perfectionné. Donc on peut dire que le fascisme et le communisme soviétique ont utilisé la méthode totalitaire ; Hitler a utilisé la méthode totalitaire. Mais ils ne poursuivaient pas tous le même but. C’est ridicule de dire que Mussolini, Staline et Hitler allaient avoir le même système politique et les mêmes buts. Ils utilisaient la même méthode pour construire des systèmes politiques différents, un genre de société et d’homme différents selon leur concept de l’homme, de la politique et de la société.

DH Quels furent les antécédents du développement de la religion politique de Mussolini ?

EG Il existait une longue tradition de sacraliser la politique dans les mouvements socialistes d’Europe – depuis l’époque du socialisme utopique. Dans un sens, Mussolini a été formé dans cette tradition. Lorsqu’il est devenu le chef du parti socialiste en 1912, il parlait déjà d’une essence religieuse du socialisme et d’une nouvelle palingénésie, un terme très utilisé par les socialistes et syndicalistes révolutionnaires français et qui signifie une régénération de l’humanité par la révolution sans classe, la révolution prolétarienne.

Lorsque Mussolini est devenu interventionniste lors de la Première Guerre mondiale, il a traduit ce langage de socialisme religieux en nationalisme religieux. À la création du fascisme, il a mis l’accent sur le fait que ce n’était pas un mouvement théorique ou simplement un mouvement politique. C’était un mouvement de régénération. La régénération est un concept clé dans n’importe quel genre de religion et dans pratiquement toutes les religions de l’âge post-chrétien. Il apparaît également dans la politique révolutionnaire. Il avait été bien connu de la culture politique en Italie et en Europe depuis la Révolution française - à la fois dans la gauche et dans la droite. Le socialisme fut une régénération de l’humanité par la révolution prolétarienne. Le nationalisme fut une régénération de la nation par une révolution nationale. Mussolini a pu fusionner ces deux concepts de révolution, à gauche et à droite, et construire un nouveau sens de régénération par la politique, créant ainsi l’homme nouveau. Bien sûr, pour le fascisme ce n’était pas l’homme libre mais un genre d’homme sacrificiel – sacrifié à l’état.

« Le fascisme de Mussolini fut le premier mouvement politique en Europe à atteindre le pouvoir et à consacrer le culte du chef, la sacralisation de la politique en tant que nouvelle religion. »

Le fascisme de Mussolini fut le premier mouvement politique en Europe à atteindre le pouvoir et à consacrer le culte du chef, la sacralisation de la politique en tant que nouvelle religion. C’était bien avant que Staline ne soit devenu le chef charismatique de l’Union soviétique, ce qui ne s’est passé qu’après 1927. Donc dans un sens, c’était une première en Europe, après la Première Guerre mondiale, à une époque où le paysage politique était encore dominé par les nouvelles démocraties, que le chef de l’un de ses États européens institutionnalise une religion politique et prétende être le sauveur de la nation et l’incarnation de la volonté nationale. Il est devenu un modèle pour d’autres leaders nationalistes comme Hitler, qui a prétendu suivre le même chemin pour atteindre le pouvoir et régénérer sa propre nation.

DH Donc le totalitarisme et la régénération sont dans une relation dynamique et qui évolue ?

EG Oui, le totalitarisme est une expérience dans la régénération humaine. Mais quel genre de nouvel homme ? Quel genre de régénération ? C’est ça le problème. C’est complètement différent dans le fascisme, dans le nazisme, dans le communisme et ainsi de suite. La bataille était la même, mais le but était très différent. Le fascisme et la nazisme étaient bien plus proches l’un de l’autre que d’autres mouvements totalitaires, alors que le concept de l’homme nouveau dans la Russie de Staline était complètement différent du concept de l’homme nouveau dans la Chine de Mao.

Il est impossible de s’imaginer le totalitarisme comme étant un phénomène statique, parce que le processus de régénération est long. Il faut lutter contre la nature humaine qui n’a pas le désir d’être transformée. Et lorsque l’on a affaire à des millions de personnes et que l’on veut créer un genre unique, c’est un long combat. Ça se termine toujours par un échec parce qu’il est impossible de changer la nature humaine par la politique. Et en ce sens, je pense que le totalitarisme est obligé d’être dynamique. Il n’y a pas de fin. Vous ne pouvez jamais dire qu’une version du totalitarisme a atteint son but parce qu’il y a une nouvelle génération à transformer. Il y a de nouvelles personnes qui arrivent – de nouvelles naissances, de nouveaux citoyens, de nouveaux dangers.

C’était une obsession dans la Russie de Staline, dans l’Italie fasciste et dans l’Allemagne nazie, ainsi que dans la Chine de Mao. L’idée était qu’il y a toujours une tendance, même dans un peuple régénéré, à devenir bourgeois, paresseux, inactif ou contrerévolutionnaire. Donc il faut les régénérer, et toujours par la violence. C’est ce que signifie la purge en Russie ainsi que l’adoption de l’antisémitisme en Italie. Ce n’est pas Hitler qui a imposé des lois antisémites à Mussolini ; c’est Mussolini qui a pensé que l’idée de l’antisémitisme était une manière de pousser l’Italie vers une attitude plus sévère envers les étrangers. Les Juifs constituaient une très faible minorité mais on les considérait comme complètement différents des Italiens. Ce fut une façon de construire un nouvel Italien avec comme base la haine envers les gens différents.

DH Au début de sa vie politique, Hitler voulait désespérément rencontrer Mussolini et a déclaré que si quelqu’un comme « il Duce » apparaissait en Allemagne, le peuple tomberait à ses pieds comme il n’était jamais tombé aux pieds de Mussolini.

EG Au début, Mussolini était très sceptique au sujet d’Hitler. Tout d’abord, il craignait énormément l’idée que l’Allemagne redevienne une puissance militaire, parce que ça serait une menace pour l’Italie. Mussolini avait combattu contre l’Autriche et l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale. Néanmoins, il était fasciné par l’idée que son mouvement devenait un mouvement européen. Lorsqu’il a réalisé que Hitler devenait un chef fasciste plus populaire que lui, il a alors essayé d’imiter le succès de Hitler. Ce qui fut important pour Hitler, c’est que Mussolini a montré le chemin pour créer un nouveau système politique et atteindre le pouvoir d’une nouvelle manière, à la fois révolutionnaire et parlementaire ; non pas par des soulèvements comme Hitler avait essayé de faire, sans succès, en novembre 1923, mais en mélangeant la terreur à la politique parlementaire – une nouvelle méthode révolutionnaire, pas selon l’ancien style ou le style marxiste, mais selon le style fasciste. Ce qui revenait à utiliser n’importe quelle méthode qui s’avèrerait utile pour imposer sa volonté et détruire les autres partis politiques. Hitler avait un bon maître et lui-même était un très bon élève.

DH Lorsque Mussolini fut sur le point de prendre le pouvoir, il imaginait un nouvel Empire romain. En 1922, sept mois avant qu’on lui demande de former un gouvernement, il déclara : « Rome est notre point de départ et notre point d’aboutissement ; elle est notre symbole ou, si l’on veut, notre mythe. Nous rêvons d’une Italie romaine, sage et forte, disciplinée et impériale. Ce qui fut l’esprit immortel de Rome renaît en grande partie avec le fascisme ! » Cette idée de la renaissance de Rome a été répétée depuis 1500 ans. En quoi sa version a-t-elle était différente ?

EG Tout d’abord, il ne faut pas oublier que le mythe de Rome a été présent dans la culture occidentale depuis la Renaissance et même avant. Pensez au Saint-Empire romain germanique de Charlemagne. Il a également été transmis au États-Unis. On ne peut pas comprendre la tradition américaine sans revenir au mythe de Rome et de la Grèce ancienne. Tous les pères fondateurs américains étaient fascinés par le mythe de Rome – la république, bien sûr, pas l’empire. L’architecture néoclassique est un exemple de la forte présence du mythe de Rome dans la révolution démocratique moderne. Ce fut la même chose en France. Donc le mythe de Rome est présent dans la culture occidentale.

Mussolini était complètement différent parce que son idée de Rome était liée à la notion  que le fascisme était un genre de régénération de l’esprit romain dans la société et la nation italienne. Mais le mot clé dans sa définition de Rome est mythe. Je ne pense pas, contrairement à beaucoup de personnes, que Mussolini ait été vraiment fasciné par l’idée de récréer l’Empire romain. Cette idée est absurde. Mussolini n’était pas stupide au point de penser qu’il allait recréer l’Empire romain.

Mais le fait d’utiliser le mythe de Rome fut très important pour deux raisons : tout d’abord, pour la population italienne qui, 60 ans après l’unification, était toujours constituée de différents peuples. Pour unifier ces peuples, le mythe de Rome était considéré comme très puissant. Et deuxièmement, pour utiliser la tradition catholique comme une manifestation de l’esprit romain. Mussolini a fait semblant d’utiliser le catholicisme comme faisant partie de la religion fasciste en disant que même le catholicisme était une manifestation historique de l’esprit romain. Et donc en ce sens, Mussolini a essayé non pas de recréer Rome, mais de créer une nouvelle Rome, une Rome des temps modernes, en utilisant le mythe de la grandeur de Rome.

« Même à l’heure actuelle, lorsque l’on parle du catholicisme comme un genre de base de l’identité européenne, ou de la « rechristianisation » de l’Europe, selon les termes utilisés par le pape, on utilise toujours le mythe de Rome comme une unité commune aux Européens. »

L’analyse comparative de l’utilisation du mythe romain depuis  la Révolution américaine jusqu’à aujourd’hui est importante parce que même à l’heure actuelle, lorsque l’on parle du catholicisme comme un genre de base de l’identité européenne, ou de la « rechristianisation » de l’Europe, selon les termes utilisés par le pape, on utilise toujours le mythe de Rome comme une unité commune aux Européens. C’était l’une des idées de Mussolini - utiliser le mythe de Rome pour construire une nouvelle civilisation européenne dominée par le fascisme. Mais Hitler était un protagoniste en Europe et il était contre l’héritage de Rome (même s’il était fasciné par le mythe de la grandeur de Rome). Comment Mussolini pouvait-il créer une nouvelle civilisation avec Hitler, alors que Hitler et les Nazis voulaient détruire l’héritage de Rome en Allemagne ?

DH À Nuremberg, il y a un bâtiment de l’époque nazie, partiellement terminé, sur la base du Colisée. Hitler planifiait d’en faire une énorme salle de congrès. Pourtant vous affirmez qu’il ne souhaitait pas perpétuer le mythe de Rome. Voulez-vous dire qu’il n’en voulait pas à la manière italienne ou qu’il ne voulait pas être lié à l’idée de Rome ?

EG C’était un refus de la tradition du droit romain, et non de la tradition du monumentalisme romain, qui fascinait Hitler. Il a fait sa première visite officielle à Rome en 1938. Ensuite il a voulu voir les monuments romains en privé. Il est allé au Colisée et au Panthéon avec un archéologue italo-allemand. Au Colisée, il a demandé pourquoi Mussolini ne l’avait pas fait reconstruire. Reconstruire le Colisée ! Lorsqu’il est allé au Panthéon, son immense dôme l’a intrigué. Et donc dans son nouveau Berlin, le grand palais des congrès devait ressembler au Panthéon. Hitler était fasciné par l’architecture romaine mais pas par la tradition du droit romain et l’idée romaine du gouvernement, qui était pour Mussolini l’un des mythes fondateurs de la  nouvelle civilisation fasciste en Europe. Il faut se rappeler que le peuple allemand n’a jamais été conquis par Rome. Ils ont toujours combattu contre les Romains et ont fini par gagner.

DH Dans quelle mesure la conception de Mussolini dépendait des images, symboles et concepts impériaux romains ? Et que pensez-vous de la restauration de l’autel de la paix d’Auguste, l’Ara Pacis ?

EG Pour comprendre l’utilisation que Mussolini a faite des anciens monuments, il faut penser à l’avant-garde moderniste du début du XXe siècle et de son intérêt à utiliser le passé et le primitif. Ils étaient fascinés par les anciennes images – ils utilisaient par exemple des statues africaines ou des masques africains pour affiner un nouveau style moderne. Mussolini a utilisé des matériaux de l’époque romaine, mais pour créer un nouveau style, pour dire que toutes ces anciennes ruines feraient  désormais partie de notre style fasciste moderne. Donc dans un sens cela ne respectait pas les anciens monuments parce que les Fascistes ont détruit de nombreux monuments romains pour en construire de nouveaux pour le fascisme.

Cet éclectisme, ce syncrétisme du fascisme était typique d’un mouvement politique moderniste utilisant du passé ce qui était utile, non pas pour restaurer le passé comme il était, mais pour créer une nouvelle civilisation moderne qui, concernant le fascisme, était totalitaire.

Il est très facile de démontrer qu’il n’existe aucun lien entre la Rome ancienne et la Rome fasciste. La Rome ancienne n’a jamais été fasciste, n’a jamais eu de parti unique au pouvoir, et n’a certainement jamais prétendu être un mouvement régénérateur visant à unir l’Europe sous la bannière d’un chef de parti unique. Les citoyens romains furent toujours sous le règne de l’empereur, mais l’empereur n’a jamais été le chef d’un parti politique et n’a jamais prétendu être un pur Romain ou établir une loi antisémite ou raciste.

DH Il semble que les convictions religieuses de Mussolini étaient assez modérées. Alors comment expliquer son utilisation du symbolisme religieux ? L’une de ses premières actions en tant que leader national fut de remettre le crucifix dans toutes les salles de classe.

EG Une comparaison est utile à ce stade. Mussolini a fait ce que Hitler a fait après 1933. Les deux ont dit qu’ils allaient défendre le catholicisme et le christianisme parce qu’ils étaient considérés comme faisant partie de la tradition nationale. Et la tradition religieuse est un élement qui unit les gens. Mais bien évidemment, Mussolini et Hitler ne prétendaient pas restaurer l’esprit même des Évangiles. Ils ne vendaient pas Dieu et Christ ; ils utilisaient Christ et Dieu pour établir leur propre règne. Ils étaient très réalistes en considérant l’Église comme une institution importante qui n’était pas facile à combattre, un pouvoir à confronter mais néanmoins un pouvoir qui devait être un allié dans la lutte visant à monopoliser le pouvoir. Mussolini a réussi mais la lutte n’a jamais cessé. Après le concordat de 1929, il y a eu une lutte secrète permanente entre l’Église et le régime fasciste, lutte qui a été révélée à la fin des années 30 lorsque le cardinal Schuster de Milan, l’un des chefs de l’Église les plus contrits de l’époque de Mussolini, a déclaré dans un discours secret prononcé devant les évêques de son Église, qu’ils faisaient face en Italie à un État païen et totalitaire. Le concordat était totalement détruit, en a conclu le cardinal.

Donc la relation entre Mussolini et l’Église catholique n’était pas statique. Le concordat à lui seul ne l’a pas définie. Ce fut une confrontation permanente. Mussolini essayait d’utiliser le catholicisme pour imposer le règne fasciste en « fascistisant » le catholicisme. Et l’Église a essayé de catholiciser le fascisme, mais au bout du compte les deux partis ont échoué.

DH Est-ce que le XXe siècle des dictateurs est une époque révolue ?

EG À l’évidence, l’âge des dictateurs, c’est-à-dire la période entre les deux guerres mondiales et de l’empire soviétique en Europe occidentale, où les dictateurs constituaient la structure permanente du système politique, est révolu. Mais je ne pense pas que l’âge des dictatures soit révolu parce que il existe encore des régimes à parti unique dans de nombreux pays africains et asiatiques sous le communisme. 

L’âge des dictateurs correspondait à une période où il y avait deux principaux phénomènes. L’un était une conséquence de la Première Guerre mondiale ; quatre empires anciens ont été détruits et de nouvelles républiques démocratiques et constitutionnelles ont émergé. Mais après deux ou trois ans, la plupart de ces républiques sont devenues des dictatures. Dans un sens, la dictature a été un genre de réponse à la crise de la démocratie après la Première Guerre mondiale et après la grande crise économique de 1929.

En Europe, au moins, nous ne sommes plus confrontés au danger de la dictature. Il y a certaines personnes qui pourraient devenir des dictateurs, mais à mon avis les conditions ne sont pas réunies pour que la crise actuelle de la démocratie se transforme en dictature à parti unique. S’il y a dictature à l’avenir, elle sera peut-être complètement nouvelle. Mais il est très difficile de comprendre comment cette nouvelle dictature serait imposée. Elle présenterait peut-être un visage très démocratique. On n’en serait pratiquement pas conscient. Mais il n’y aura pas de régime à parti unique. Les partis politiques en Europe, dans les pays occidentaux, ne peuvent plus construire de régime à parti unique. Ce serait entièrement refusé. Peut-être qu’une nouvelle forme de dictature serait ce que j’appelle une démocratie récitative, une forme de démocratie sans substance.

DH De quelle manière la sacralisation de la politique va s’étendre au XXIe siècle ?

EG Elle a été présente dans l’époque moderne depuis les révolutions américaine et française. Il faut la distinguer de tous les genres de religion politisée anciens et actuels.

Dans la monarchie égyptienne, le pharaon était un dieu, ou un fils de Dieu, ou il incarnait le dieu. Dans l’Empire romain, après la christianisation, l’empereur était dans un sens consacré par l’Église. Et les monarques chrétiens en Europe furent toujours consacrés par l’institution religieuse. Ce n’est pas la sacralisation de la politique dans le sens où la politique est devenue une religion. C’est une politisation de la religion – l’utilisation de la religion pour sanctifier des monarques en fonction des dieux traditionnels, ou du Dieu de la Bible. Dans la période qui suit les révolutions française et américaine, on a l’entité laïque de la nation. La nation n’est pas une personne et l’Église ne la consacre pas. Elle est consacrée parce que c’est une nouvelle entité laïque transmettant la signification de la vie. La sacralisation de la politique, c’est la politique qui devient religieuse, indépendante de l’Église traditionnelle. Ce n’est pas le pape qui a consacré Hitler en tant que leader. Ce n’est pas le pape qui a consacré Napoléon (et je ne parle pas seulement du fait que Napoléon a pris la couronne du pape pour la placer lui-même sur sa tête). La sacralisation de la politique en des termes modernes est une forme autonome de religion basée sur la politique, et non sur une religion traditionnelle d’Église et d’État.

« La sacralisation de la politique, c’est la politique qui devient religieuse… une forme autonome de religion basée sur la politique, et non sur une religion traditionnelle d’Église et d’État. » 

DH Mais elle porte les symboles et les signes extérieurs de la religion auxquels les gens sont habitués.

EG Cette forme de religion politique, à la fois dans les pays occidentaux et de l’Est, est basée sur le genre de respect vis-à-vis du catholicisme et du christianisme traditionnel dont ont fait preuve Mussolini et Hitler. Même en pensant à Staline et à Mao, le terrain commun, la grammaire de la religion politique, ressemble à un modèle biblique : le peuple choisi, le Livre, le leader charismatique, la Terre Promise etc. Pendant des millénaires, la politique a toujours été influencée, conditionnée et définie en termes de dévotion. Selon la tradition de la religion chrétienne et catholique, même dans les pays de l’Est, de nombreux érudits définissent le marxisme comme un genre de laïcisation de la théologie chrétienne, ou de la théodicée chrétienne, ou de la providence chrétienne. Donc l’utilisation du langage chrétien par les politiciens de l’époque moderne est une manière de s’adresser aux gens dans un langage moderne, mais en utilisant une métaphore religieuse.

DH Vous avez parlé de la sacralisation de la politique en vous référant aux États-Unis.

EG Oui. Prenez le billet de dollar pour commencer. Lorsque vous le retournez, vous pouvez y lire la devise nationale « In God We Trust » (Nous avons confiance en Dieu). Mais cette phrase ne donne pas de définition de Dieu. Est-ce le Dieu de la Bible ? Est-ce le Dieu de l’Islam ? Non, c’est le dieu de l’Amérique.

Et puis il y aussi le symbole du grand sceau, la pyramide, l’œil de Dieu sur le triangle sacré, et deux phrases en latin du poète romain Virgile : Novus Ordo Seclorum (« un nouvel ordre pour les siècles ») et Annuit Coeptis (« Il a approuvé ce que nous avons entrepris »). Ce sont des phrases typiques de la prophétie romaine de la venue du sauveur. La naissance des États-Unis fut comparée à la naissance du Christ. C’étaient deux évènements visant à sauver l’humanité. Ce sont donc des éléments religieux, mais ils ne sont pas liés au Dieu de la Bible ou au Dieu des chrétiens ou des musulmans. Ils sont liés à l’entité américaine, à la nation américaine, à la république américaine.

Ce symbolisme est également visible dans les monuments américains. Il est très difficile d’approcher le Lincoln Memorial sans avoir un sentiment de religiosité, de sacré sur Lincoln dans ce temple. C’est un exemple évident de la sacralisation de la politique, parce que Lincoln n’était pas un fils envoyé par Dieu, c’était un personnage politique. Mais le mémorial représente aujourd’hui une ombre sainte du sauveur de l’union et du grand libérateur des esclaves. Et dans un sens, Lincoln est encore présent comme un théologien grec de la religion civile américaine, comme tant d’érudits américains l’ont caractérisé.

DH Votre ouvrage God’s Democracy (la démocratie de Dieu) traite de la religion civile selon l’ancien président Bush. Qu’attendez-vous du président Obama ?

EG Dans les périodes de crise, on attend de la plupart des présidents américains qu’ils soient un  genre de sauveur. Abraham Lincoln, Wilson pendant la Première Guerre mondiale, Roosevelt après la crise de 1929, Eisenhower pendant la Seconde Guerre mondiale, Reagan etc. Les présidents américains sont très différents des autres présidents de démocraties occidentales et ont un genre d’aura religieuse qui les entourent. Obama est considéré comme l’un des sauveurs du déclin de l’image de l’Amérique dans le monde et de la crise des États-Unis. Il est une sorte d’Américain « né de nouveau » et il est vraiment exceptionnel, parce qu’il n’est pas né en Amérique continentale mais à Hawaï et c’est le premier président des États-Unis afro-américain. C’est un genre d’homme nouveau apportant un nouveau message. Il représente une nouvelle génération d’idéaux américains. Après l’échec de la tentative de Bush de « construire une nouvelle ville sur la montagne » par la guerre contre le terrorisme, je pense qu’Obama sera encore obligé de mener cette guerre, mais de manière différente et avec des objectifs différents. Obama a été présenté au public américain comme un genre de nouveau Christ qui allait sauver l’Amérique - non pas de manière triomphale mais avec une attitude religieuse humble, disant : « Nous devons travailler ensemble pour construire une nouvelle ville sur une montagne. Bush aurait dit : « Nous sommes déjà la ville sur la montagne et nous devons la défendre parce que nous sommes justes, nous sommes bons, et le monde est contre nous. Donc je pense que dans le cas d’Obama, il y a un rajeunissement de la religion civile en termes très différents. 

DH L’idée selon laquelle l’humanité pourrait succomber à un autre faux messie du calibre de Mussolini, Hitler ou Staline est très inquiétante. Pourtant ça ne cesse d’arriver. À quoi devrions-nous nous attendre ?

EG En tant qu’historien, je suis un prophète du passé, pas de l’avenir. Mais je pense que nous nous dirigeons vers une longue période de crise à cause de la modernité. Je ne crois pas à la postmodernité. Nous sommes toujours dans la modernité. La modernité est une période de conflit permanent entre l’ancien et le nouveau. Dans la modernité, il y a toujours le nouveau, et l’ancien « nouveau » devient ancien, et donc le conflit est permanent. Ensuite il y a en même temps la mondialisation, qui est un processus irréversible, et le besoin d’identité, qui est peut-être un besoin humain, qui se dirige vers un nouveau genre de nationalisme. De plus, il y a la réapparition de la religion traditionnelle, qui n’est pas la sacralisation de la politique, mais un genre de politisation de la religion traditionnelle en des termes très extrêmes, comme par exemple l’islamisme d’Al-Qaïda qui utilise le terrorisme comme une méthode indispensable pour obtenir le pouvoir et lui donner un nouveau genre d’autorité divine dans le monde.

Je pense que c’est une période très dangereuse, car à chaque fois que la politique est alliée, fusionnée ou mélangée à la religion pour imposer une nouvelle autorité sur la vie de l'homme, c’est la liberté qui est en jeu. La politique et la religion expriment des besoins humains. Mais lorsqu’elles s’unissent, il y a toujours un danger pour la dignité et la liberté de l’homme. De nos jours, beaucoup de personnes pensent qu’il faut unir la politique et la religion pour sauver le monde. Lorsque ça arrive, on peut avoir la paix, mais on ne peut pas avoir de liberté, pas de dignité pour les êtres humains. Ce n’est pas ma prophétie, mais plutôt ma crainte pour l’avenir lorsque je regarde les expériences du passé.