Bon rétablissement
Les relations sociales au coeur de la résilience
Notre capacité à nous rétablir correctement et rapidement face aux traumatismes de la vie est largement déterminée par la force de nos relations sociales.
Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts, dit-on. Cette idée est fondée sur la conviction de Friedrich Nietzsche selon laquelle il existe, comme on dit aux États-Unis, des personnes ayant la chance, quand la vie leur jette des citrons, d’en faire instinctivement de la limonade.
Nous appelons cette capacité « résilience », et Nietzsche n’était pas tombé loin quand il suggérait que, d’une certaine manière, notre assise fondamentale de résilience est une question de chance. Bien que cette phrase ait été largement sortie de son contexte pour affirmer que l’adversité, par nature, nous rendrait forcément plus forts, la vérité est que certaines fois c’est effectivement le cas, et qu’à d’autres moments ce ne l’est pas, en fonction des outils dont nous disposons.
Nous sommes tous différents dans notre capacité à tirer parti des citrons que la vie nous jette. Cela dépend bien moins de la notion pour le moins vague que serait la « force intérieure » que de celle, bien plus importante, de « force extérieure », à savoir les liens émotionnels de soutien que nous créons avec d’autres êtres humains.
En termes psychologiques, la résilience est liée à notre capacité à rebondir face à l’adversité. La résilience, ce n’est pas l’ampleur de notre réaction initiale face aux événements négatifs, mais, au contraire, c’est la rapidité avec laquelle nous nous en remettons.
Les neuroscientifiques qui étudient les émotions ont identifié des mécanismes cérébraux spécifiques à la résilience, ce qui en fait l’une des six dimensions fondamentales qui façonnent notre style émotionnel. Il est particulièrement évident que la résilience constitue un élément essentiel de notre santé mentale et émotionnelle, voire physique, ce qui explique l’entrain avec lequel de nombreux chercheurs, d’hier et d’aujourd’hui, se sont penchés sur la question de son origine et de la possibilité de la développer.
La fabrique des personnes résilientes
Comme la plupart des autres éléments qui constituent notre identité, la résilience semble ressortir à la fois de l’inné et de l’acquis. Les caractéristiques génétiques dont nous héritons de ceux qui nous précèdent jouent en effet un rôle ; comme la couleur des yeux, la taille ou la forme de notre gros orteil, les capacités fondamentales de résilience sont susceptibles de varier, même au sein d’une fratrie. Par exemple, vous pouvez avoir hérité du caractère placide de tante Thérèse, ce qui vous permet de rester calme face au stress, tandis que votre frère ou votre sœur tient plus d’oncle Jean, qui a toujours été à l’affût du moindre danger.
Outre les capacités que nous avons reçues à la naissance, la résilience est aussi façonnée par la qualité de nos expériences de vie. Ces expériences vous ont-elles apporté un sentiment de maîtrise ? D’avoir un certain contrôle sur les évènements et leurs conséquences ? Avez-vous reçu des retours positifs quand vous avez bien fait les choses ? Ou, au contraire, avez-vous appris que vous n’aviez aucun contrôle sur votre environnement, ou que rien de ce que vous faisiez n’était assez bien ? Notre perception du monde est largement influencée par la qualité de nos relations les plus importantes au cours de ces différentes expériences.
La résilience est profondément influencée par précisément l’une de ces relations fondamentales : l’attachement entre les parents et l’enfant. Les liens que nous formons avec les premières personnes que nous rencontrons dans notre vie influeront sur nos attentes lors des autres expériences d’attachement que nous vivrons par la suite. Les soins prodigués de manière attentive “programment” le cerveau de bébé et construisent son logiciel de résilience qui assurera le succès de ses relations futures. Cette programmation jette les bases de la confiance nécessaire pour aller à la rencontre de nos amis, qui deviendront les piliers de nos réseaux de soutien. Elle sème aussi la confiance qui nous permettra de nous tourner vers ce réseau quand nous souffrons, à savoir exprimer nos émotions et notre vulnérabilité afin de rechercher le soutien nécessaire pour que cette expérience nous fasse mûrir. Si nous parvenons à obtenir un soutien stable, alors notre résilience en ressort renforcée.
« Ce que nous savons sur la relation entre le nourricier et sa progéniture est que l’attention et les soins qu’il leur porte conduisent au développement de la résilience. »
Cela dit, nous avons des nouvelles encourageantes pour ceux qui n’ont pas reçu cette programmation dans leur enfance, ceux dont les besoins étaient souvent négligés, ou qui subissaient régulièrement des abus et mauvais traitements. Tout d’abord, le cerveau humain est d’une incroyable plasticité, et est toujours capable de croître et de s’adapter même à l’âge adulte. Nous sommes en évolution perpétuelle, faite de croissance, de changement et de difficultés surmontées.
Tout au long de notre vie, les encouragements et le soutien apportés par autrui fournissent un étayage pour ces changements, en nous apportant un sentiment de sécurité tandis que nous nous efforçons de grandir à travers nos expériences de vie. Ces personnes autour de nous peuvent être les membres de notre famille, les amis, des thérapeutes, voire des communautés et des institutions ; des systèmes de valeurs « transcendantes » peuvent aussi jouer ce rôle, à travers le sens de l’émerveillement admiratif qu’elles nous confèrent, et qui élargit notre vision du sens et du but de la vie.
Si d’aucuns peuvent trouver étrange d’envisager comme une relation à part entière notre capacité à ressentir de l’émerveillement, le sentiment que nous sommes impliqués dans quelque chose d’extérieur à nous, et donc que nous entretenons une relation avec cet autre, est ce qui donne son sens à toutes nos autres relations. Et, en retour, ce sens soutient notre capacité de résilience.
Les déclinaisons en termes religieux de cette relation nous sont familières, et les thérapeutes demandent souvent à leurs clients comment ils peuvent utiliser leurs convictions pour soutenir leur résilience. Que nous soyons ou non dans une démarche de soin, nous pouvons tous utiliser notre relation avec l’émerveillement admiratif pour parvenir aux mêmes fins. Par exemple, la chercheuse spécialiste de la résilience Froma Walsh a découvert que les personnes qui exprimaient une foi personnelle en un Dieu aimant et attentif étaient plus susceptibles de trouver de l’espoir et du sens face à l’adversité que ceux qui perçoivent les évènements négatifs comme une punition de la part d’un Dieu sévère et vengeur, prompt à sanctionner sur la moindre infraction. En fait, voir votre Dieu comme un maître sévère produit exactement l’effet opposé de la résilience.
De manière générale, dit Walsh, « la foi, la prière et la méditation peuvent effectivement améliorer la santé et favoriser la guérison, ainsi que réduire le stress en renforçant le système immunitaire et le système cardio-vasculaire ». Elle souligne néanmoins que tous les êtres humains sont capables d’éprouver ce sentiment d’émerveillement admiratif qui s’avère utile pour développer la résilience. Voilà pourquoi nous sentons le stress refluer quand nous apprécions un beau coucher de soleil ou que nous sommes apaisés par le bruit des vagues quand nous observons l’océan s’étendre devant nous. Si vous avez déjà regardé les étoiles en étant allongé sur le dos dans un endroit éloigné des lumières de la ville, vous avez déjà éprouvé ce sentiment d’émerveillement admiratif.
« Ne sous-estimez pas le pouvoir de la chair de poule – recherchez activement les expériences qui nourrissent votre propre faim d’émerveillement, que ce soit en appréciant les arbres du voisinage, un morceau de musique virtuose, les motifs du vent sur l’eau, la personne qui surmonte toutes les épreuves, ou la noblesse d’âme dont font preuve les autres au quotidien. »
Dacher Keltner, « Why Do We Feel Awe ? »
Il convient de noter que, si nos relations avec les premiers adultes qui se sont occupés de nous ne nous ont pas apporté d’attachement sécurisant, tout n’est pas perdu pour autant. Les adultes forment des liens d’attachement essentiels exactement de la même manière que les enfants. Ce point est important, car cela signifie que nous pouvons aider les personnes rencontrant des troubles de l’attachement à modifier leur trajectoire en leur apportant le chaînon manquant : à savoir des relations stables, cohérentes, profondes et empathiques.
Louis Cozolino, psychologue à l’Université Pepperdine, a raconté cet exemple à Vision : « Si une personne ayant un attachement insécure réussit à épouser une personne ayant un attachement sécure, alors, les études montrent qu’au bout d’environ cinq ans son schéma d’attachement se sera modifié et sera devenu plus sécure. »
Malheureusement, il n’est pas toujours facile pour des personnes qui ont été flouées dès le départ de maintenir les relations stables dont elles ont désespérément besoin, ce qui peut aggraver leur problème. « Les personnes ayant des troubles de l’attachement peuvent effectivement sembler pénibles par moments, admet Cozolino. Elles sont doublement victimes de ce problème, puisqu’elles n’ont jamais fait le choix de souffrir de dysrégulation émotionnelle. Ces problèmes leur sont simplement tombés dessus. Nous en venons donc à l’enjeu véritable, celui de la compassion. Quelles responsabilités estimons-nous avoir les uns envers les autres, et comment pouvons-nous remplir ce rôle ? »
Bâtir des communautés résilientes
Les remarques de Cozolino soulignent l’importance des relations attentionnées tout au long de notre vie, et pas uniquement lors de l’enfance. Par-delà l’augmentation du bien-être individuel et familial, ces relations bâtissent aussi l’infrastructure d’une société saine : « Quand vous vous entretenez avec des adultes résilients dont l’enfance avait bien mal commencé, déclare Cozolino, c’est toujours la même histoire : ils ont eu quelqu’un dans leur vie – un ami, un mentor ou un enseignant – qui a pris du temps pour eux, a fait attention à eux et a veillé sur eux, et qui ne les a pas traités comme le faisaient toutes les autres personnes. Ils ont trouvé sur leur chemin une personne qui a estimé qu’ils valaient quelque chose. » Ils ne s’en sont donc pas sortis uniquement par eux-mêmes.
C’est là qu’entrent en jeu les réseaux familiaux élargis et les communautés de soutien, et qu’il apparaît que l’idéal occidental de la famille nucléaire est une construction dramatiquement trop étroite. Pour chacun de nous, entretenir notre capacité de résilience requiert des réseaux bien plus étendus que les isolats que constituent les unités composées seulement des parents et des enfants. Les grands-parents, tantes, oncles, cousins, la paroisse, les relations sociales de diverses natures : ces relations nous offrent des opportunités bien plus vastes pour développer les types d’attachement qui favorisent la résilience.
La résilience ne porte pas seulement sur la manière dont nous réagissons aux événements passés, bien entendu, mais aussi sur les moyens que nous avons pour nous préparer à l’incertitude du futur. Dans un essai paru en 1991, le sociologue Peter Marris avait mené une étude sur l’attachement afin de comprendre comment les personnes résilientes gèrent l’incertitude.
Naturellement, nos expériences de vie et notre environnement amènent chacun de nous à se confronter à différents degrés d’incertitude quant à l’avenir, tandis que nos expériences passées face à l’adversité imprègnent nos attentes.
Si nous sentons que nous avons un certain niveau de contrôle sur l’incertitude qui parsème notre vie, nous nous en sortons mieux que si nous avons le sentiment que nous n’avons pas de prises sur ce qui nous arrive. Nous avons une tendance innée à vouloir éliminer l’incertitude, mais nous n’avons pas tous les mêmes ressources pour ce faire ; or cela devient problématique si nous considérons la société comme un simple assemblage d’individus, dont chacun n’est responsable que de ses propres affaires. « Le contrôle social de l’incertitude est concurrentiel, signale Marris, et bien souvent protège les plus puissants au prix d’un accroissement de l’incertitude envers ceux qui ont le moins de pouvoir. Les personnes ayant déjà expérimenté, ou qui craignent d’expérimenter, plus d’évènements imprévus et perturbateurs que les autres vont développer des stratégies pour faire face différente de celles qu’utilisent les plus chanceux. »
Aux yeux de Marris, il semble évident que les sociétés humaines ont besoin de connaître une refonte de manière générale. Plutôt que d’être en concurrence les uns envers les autres pour saisir les meilleures opportunités, l’idéal consisterait au contraire à améliorer ces mêmes circonstances pour tout le monde. « Une société qui protègerait au mieux ses membres contre le chagrin et la dépression organiserait ses relations de manière à les rendre aussi stables, prévisibles, compréhensibles et soucieuses des liens d’attachement qu’il est humainement possible. Or les qualités comportementales qui serviraient à sous-tendre ces relations – la sensibilité, l’attention portée aux autres, la compréhension mutuelle, la cohérence et la capacité à trouver des compromis – sont quasiment les mêmes que celles qui servent à créer un style d’attachement sécure. »
Malheureusement, tandis que la flore, la faune et les personnes attendent tous avec la même impatience de voir ces qualités apparaître dans notre monde, le changement reste inaccessible. Comme l’a observé Marris, « nous éprouvons de puissantes pulsions qui nous poussent dans l’autre direction, à savoir vers une répartition inégalitaire et inique de l’incertitude. »
« Les personnes sont moins susceptibles d’être submergées par les évènements perturbateurs et sont plus susceptibles de s’en remettre rapidement si elles ont la possibilité d’être soutenues par des relations encourageantes et qui durent. »
Face à une telle conclusion, il est difficile d’opposer un argument contraire convaincant. Dans un monde où un très petit pourcentage de la population possède théoriquement la capacité financière pour résoudre le problème des sans-abris ou de la faim dans le monde sans même que l’argent dépensé ne leur manque, mais que ces mêmes personnes choisissent au contraire de thésauriser cette richesse (et/ou de se livrer à la course pour devenir le premier touriste de l’espace), les pulsions visant à contrarier la stabilité semblent bien fortes.
Nous avons une inclinaison naturelle pour réduire le plus possible les risques qui nuiraient à notre survie. Nous sommes même capables de nous débarrasser d’un risque pour nous-mêmes en le refilant en partie à d’autres personnes. Si les conséquences de ce transfert de risque envers autrui sont trop indirectes pour être visibles – ou si nous vivons perchés dans la stratosphère économique – il se peut même que nous n’ayons pas conscience que nous faisons peser un fardeau sur d’autres personnes. Marris conclut ainsi que la qualité de nos liens d’attachement influe sur notre capacité à prendre en compte les conséquences qu’entraîne le transfert de notre fardeau sur autrui.
C’est un cercle vicieux. « Il nous faut constamment lutter contre la tendance des puissants à subordonner et marginaliser autrui dans l’objectif d’accroître encore plus leur propre sécurité, explique Marris. Plus nous y échouons, plus l’insécurité se propage, et plus la tentation de reprendre le contrôle de notre propre vie au détriment des autres se fait sentir. »
Bâtir une société résiliente
Aujourd’hui, trente ans après que Marris ait tenu ces propos, nous vivons dans un monde où notre échec est tel que la seule réaction que nous ayons pour sauver la face consiste à nous en laver les mains et à prétendre que le manque de résilience serait le problème de ceux qui n’auraient pas cette capacité. Mais ce problème est commun à tous. La solution préconisée par Marris est toujours d’actualité et devient même de plus en plus pressante. Il nous faut considérer les relations interpersonnelles comme le fondement de la résilience. Et comme les personnes résilientes contribuent à créer une communauté plus heureuse et plus saine, nous devons chacun considérer qu’il est de notre devoir de réparer et d’entretenir ces relations.
Pour parvenir à ce stade, il est nécessaire de comprendre que les obstacles à la résilience n’existent pas uniquement parmi les individus et les familles, mais qu’ils sont issus des environnements économiques, sociaux, culturels et raciaux dans lesquels chacun d’entre nous est intégré. Si nous voulons une société composée d’individus plus résilients, il nous faut réfréner nos impulsions à faire passer nos propres intérêts avant ceux des autres, et ce à une échelle globale. Cependant, même au sein de nos propres cercles intimes, comme le souligne Marris, nous ressentons avec une même force cette pulsion de prioriser nos propres intérêts, à tel point que, certaines fois, nous nous livrons à une gymnastique mentale impressionnante pour nous justifier.
De toutes manières, ce n’est pas demain la veille que l’adversité disparaîtra. Les problèmes mondiaux auxquels nous sommes confrontés (guerres, pandémies, incendies, inondations, catastrophes naturelles) sont le reflet de nos propres luttes internes : agression et concurrence, préjudices et iniquité, pertes personnelles, sans compter les problèmes de santé de toutes sortes.
Nous sommes certainement capables de ressortir d’une épreuve plus forte que nous ne l’étions auparavant. Mais ce n’est pas l’adversité en elle-même qui nous transforme. Ce sont bien plutôt les liens que nous entretenons avec les personnes qui restent à nos côtés tout du long. Ce sont les relations cohérentes et de soutien qui nous aident à accomplir notre transformation, aussi bien au niveau individuel que collectif.