Dompter le monstre en nous
Des archives Vision : Le philosophe britannique spécialiste d’éthique et de morale Jonathan Glover évoque ce qui pousse les gens à se traiter aussi mal les uns les autres et livre ses réflexions sur ce que nous pouvons faire pour y remédier. (Réédité au printemps 2022 d'après notre numéro d'été 2001.)
Jonathan Glover est directeur du Center of Medical Law and Ethics [Centre d’éthique et de droit médical] du King’s College à Londres. Son ouvrage, Humanity : A Moral History of the Twentieth Century [L’humanité : une histoire morale du XXe siècle], a reçu des critiques enthousiastes. Glover y met à nu la propension de l’être humain à se montrer cruel, tout en proposant certaines idées en vue d’un rétablissement moral. Dans cette interview, il développe les thèmes principaux de son livre au cours d’un entretien avec le directeur de publication de Vision, David Hulme.
DHDans votre ouvrage, vous mentionnez que nous devons dompter le monstre à l’intérieur de nous. De quel monstre s’agit-il ?
JGIl s'agit de plusieurs choses. En me penchant sur les atrocités du XXe siècle, je me demande, comme le ferait toute personne qui visiterait un lieu tel qu’Auschwitz : « Comment est-il possible que les êtres humains puissent se traiter les uns les autres de cette manière ? » Nous ne pouvons pas éluder ce fait, particulièrement déprimant, que la plupart des êtres humains ont vraisemblablement en eux le potentiel de se montrer d’une cruauté épouvantable, mais aussi de faire un très grand bien . J’ai cherché à étudier les composantes psychologiques du versant sombre, et du versant cruel. Nous devons nous pencher sur ce qui, en temps normal, nous retient de la cruauté au quotidien (la sympathie pour autrui, le respect de sa dignité) et acquérir une idée du type de personne que nous aimerions être. Je ne veux pas être un bourreau ou un meurtrier de masse.
Mais comment ces freins psychologiques sont-ils anesthésiés ou émoussés lors des grandes atrocités ? Tout d’abord, il est désormais bien plus facile de tuer des gens à distance qu’au combat rapproché. Les technologies modernes font en sorte que vous pouvez souvent tuer des personnes à distance, parce que les inhibitions psychologiques habituelles qui nous en empêchent ne sont pas éveillées. Ce monstre intérieur, cette bête cruelle dont parlait Dostoïevski, n'est généralement pas du sadisme déchaîné ; c’est la manière dont les réactions humaines ordinaires face à autrui sont étouffées.
DHLes gens sont-ils étouffés moralement d'autres manières ?
JGOui. La société comme la technologie actuelles sont devenues tellement compliquées que de nombreuses personnes sont impliquées dans la machinerie nécessaire aux atrocités modernes, si bien que personne ne s’en sent personnellement responsable. Personne ne se dit : « Je suis en train de devenir le type de personne qui tue de nombreux hommes et femmes innocents. »
L’exemple classique en est peut-être le largage de la bombe atomique. Les scientifiques étaient en mesure de dire « Nous ne décidons pas de tuer qui que ce soit. Nous apportons simplement la technologie à la société, et c’est à elle de décider de son usage. » Les pilotes qui ont largué la bombe ne faisaient qu’obéir aux ordres venus d’en haut. Les chefs militaires au sommet de la hiérarchie ne faisaient en réalité que mettre en œuvre ce qu'ils percevaient comme des décisions politiques prises par le président. On pourrait donc penser, comme l’a dit le président Truman dans sa célèbre formule : « J'en assume la responsabilité » (“ The buck stops here ”). Mais je ne suis pas sûr qu’il l’ait réellement assumée. J’ai lu ses mémoires parce que je voulais savoir ce qu’il pensait personnellement du largage de la bombe atomique. Il en parle très brièvement, expliquant qu’il avait décidé où et quand elle pourrait être utilisée, mais qu’il s’en était remis au Comité intérimaire quant à la décision de savoir si la bombe serait utilisée ou non.
Il me semblait donc que c’était le Comité intérimaire qui avait pris la décision. L’un des scientifiques qui conseillaient le comité était Robert Oppenheimer, le physicien. Quelques années plus tard, un journal français l’interrogea sur le processus de réflexion ayant conduit à la décision de recourir à la bombe atomique. Il répondit que ses collègues et lui n’avaient pas eu le sentiment de devoir décider si la bombe allait être larguée ; au contraire, ils avaient présumé que les responsables politiques en avaient déjà décidé ainsi.
Si l’on met de côté la question de savoir si l’emploi de la bombe était justifié, si cela a vraiment raccourci la guerre, s’il existait ou non d’autres manières de procéder, ce qui me perturbe vraiment, c'est le fait qu’aucun des protagonistes n’avait eu le sentiment que cette décision capitale était lasienne. De ce fait, personne n’a eu à se dire : « Je suis personnellement responsable d’avoir tué un si grand nombre de femmes et d’enfants innocents à Hiroshima et à Nagasaki. » C’est ainsi que la complexité de la technologie et de la société permet de se livrer beaucoup plus facilement à des atrocités, car ce frein fondamental, à savoir « Je ne veux pas être le genre de personne qui fait cela » se dissocie des actes réelsdes personnes.
DHAu début du XXe siècle, le monde a connu la Première Guerre mondiale. Au sortir de la guerre, Woodrow Wilson travailla à la création de la Société des Nations dans l'espoir de mettre fin à toutes les guerres. Il semblait que le climat psychologique allait être plus humain qu'il ne l'avait été. Et pourtant, quelques années plus tard, le monde était de nouveau en guerre. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
JGJe pense que la réponse est, en partie, l'humiliation extrême subie par le peuple allemand : premièrement, avoir été vaincu à la guerre, et deuxièmement, avoir dû signer des conditions de paix humiliantes comportant des clauses de réparations et des clauses de culpabilité dans la guerre. Cela entraîna un immense sentiment national d’humiliation et de ressentiment. Le poète allemand Schiller avait décrit le nationalisme comme un phénomène de la branche pliée. Quand vous marchez à travers les bois et poussez en avant les fines branches des arbres le long de votre chemin, elles rebondissent, et ce n’est pas très agréable pour la personne qui marche derrière vous. Quand une nation est humiliée, ce phénomène de rebond se manifeste très souvent. C'est le genre de choses qu'Hitler a su exploiter.
DHDiriez-vous alors que les Allemands sont pires que tous les autres ?
JGJe ne le pense certainement pas. Cela me semble être une stigmatisation raciste de plus dont nous nous passerions fort bien.
DHDiriez-vous alors que le XXe siècle était peuplé de personnes encore pires que les générations précédentes ?
JGJe ne pense pas que les personnes ayant vécu au XXe siècle – et nous ne sommes pas si éloignés de cette période pour nous en exclure nous-mêmes – soient psychologiquement pires ou plus cruelles que celles qui les ont précédées. Une grande partie de la différence tient à la technologie. Nous sommes en mesure de tuer un nombre immensément plus grand de personnes qu’auparavant, si bien que la vision du XXe siècle comme une époque de cruauté débridée et de barbarie est quelque peu trompeuse.
DHD’où proviennent ces envies irrépressibles de tourmenter et d’humilier autrui ?
JGJ’aimerais bien le savoir. Il n’est pas du tout certain qu’elles fassent partie de ce dont l’évolution devait nous doter pour survivre. Mais il est clair que des personnes tout à fait ordinaires et respectables, telles que les soldats soviétiques en Afghanistan et leurs homologues américains au Vietnam, qui étaient des hommes bons et non violents dans leur vie privée, ont parfois pris plaisir aux actes de cruauté qu’ils commettaient au cours de ces terribles guerres.
DHVous recourez à cette excellente citation de L’Archipel du Goulag, où Alexandre Soljenitsyne mentionne que la différence entre le bien et le mal est une ligne qui passe à travers le cœur de chaque personne.
JGEn effet, il me semble qu’il dit qu’il existe une conception selon laquelle il y a les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Et il précise ensuite que les choses ne sont pas aussi simples, et que la ligne qui sépare le bien et le mal passe à travers le cœur de chacun d'entre nous. J’ai inclus ce passage dans mon et je l’ai mis en parallèle avec une réflexion de Primo Levi. Celui-ci déclare : « La question de savoir si oui ou non nous avons tous le potentiel de devenir des bourreaux et des tortionnaires ne m’intéresse guère. Je sais que j’étais une victime et que les nazis ne l’étaient pas. Et ce n’est pas rendre service à la vérité que de chercher à effacer cette distinction. »
« Je sais que j’étais une victime et que les nazis ne l’étaient pas. Et ce n’est pas rendre service à la vérité que de chercher à effacer cette distinction. »
Ce que j'ai cherché à dire, c'est que, d’une certaine manière, ces deux hommes saisissent chacun un aspect de la vérité : personne n’est foncièrement parfait, personne n’est foncièrement malfaisant. En réalité, chacun des deux auteurs dit reconnaître la part de vérité dans les propos de l’autre. Soljenitsyne déclare que nous sommes taillés de la même étoffe que ceux qui étaient bourreaux et gardiens de prison. Et Levi précise que ce n'est pas que le type de personne que l'on est n'ait pas d'importance ; des personnes issues d'une certaine éducation sont devenues gardiennes de camp. Elles n’avaient souvent aucune éducation religieuse ou morale, et se trouvaient donc, de diverses manières, atrophiés et déformés.
DHVous déclarez être réticent à accepter un fondement religieux pour la morale. D'où viennent alors les ressources ?
JGJ’ai dit que c’est le côté obscur de la nature humaine qui pose un problème. Je pense également qu’il existe une meilleure face de la nature humaine, qui est la meilleure solution que nous puissions apporter au problème. Nous avons en nous les ressources, comme nous ne l’avons que trop souvent constaté, pour nous livrer à des actes de cruauté terrible, pour tuer un très grand nombre de personnes, que ce soit de manière rapprochée ou à distance. Cependant, je pense qu’il existe aussi en nous des forces psychologiques qui font contrepoids. Qu’elles nous aient été insufflées par Dieu, comme le croirait une personne religieuse, ou qu’elles soient le résultat de l’évolution, comme le croirait une personne laïque, nous avons bel et bien la capacité d’éprouver de la sympathie pour autrui. Nous éprouvons un sentiment d’horreur et de dégoût quand une personne se fait humilier. Nous ressentons le besoin d'être un certain type de personne plutôt qu'un autre. Une grande part peut venir de l'évolution. Une grande part peut venir également des traditions familiales, de parents qui élèvent leurs enfants en leur apprenant à se soucier de la bonté. . Il me semble que nous devons nous saisir de tout ce que le côté positif peut offrir pour aider le bien à l'emporter sur le mal.
DHVous parlez des qualités de caractère qui font la différence, mais aussi d’identité morale dont fait partie le caractère. Pourriez-vous préciser votre pensée ?
JGNous avons, pour la plupart, une idée du type de personne que nous voudrions être ou ne pas être. Nous ne nous considérons pas souvent comme parfaits, mais nous disposons généralement d’un ensemble de valeurs qui nous amène à penser :« Je ne veux pas être le genre de personne qui torture d’autres personnes ou qui tue de nombreux civils innocents ».
DHQuels conseils donneriez-vous à un jeune couple s’ils vous demandaient comment élever un enfant moral et éthique ?
JGDisons qu’il n’y a pas de formule toute faite. Je ne dirais certainement pas qu’ils devraient axer l'éducation de leur enfant sur l’idée d’éviter les grandes atrocités, parce que la vie ne se résume pas à éviter les atrocités. Nous voulons des êtres honnêtes, gentils et généreux. Fort heureusement, la psychologie nécessaire à l'éthique qui freine ces grandes atrocités n'est pas vraiment si différente de celle requise pour se comporter de manière éthique au quotidien.
Un point important à mon sens consiste à enseigner aux gens que la morale est basée sur des raisons plutôt que sur l’autorité. Ne dites jamais : « C'est la bonne chose à faire parce que je te le dis » ou même : « C’est la bonne chose à faire parce que Dieu te le dit. » Au contraire, il est important d'encourager les enfants à éprouver de la sympathie pour autrui. Deux psychologues américains, Samuel et Pearl Oliner, ont mené une étude très intéressante sur la personnalité altruiste. Ils ont comparé des personnes qui avaient sauvé des Juifs face aux nazis en Pologne avec un groupe étroitement comparable qui ne l'avait pas fait. Ils ont découvert que les sauveteurs avaient reçu une éducation nettement moins autoritaire, bien moins axée sur l’obéissance et bien plus sur la sympathie envers autrui, ainsi qu'un sens de la réflexion autonome et de la responsabilité envers les autres. Cela contraste de manière intéressante avec l’éducation terriblement autoritaire qu’avaient reçue les principaux dirigeants nazis. La psychologue Alice Miller a écrit quelque part qu’elle avait étudié l'enfance de nombre de ces dirigeants, et qu’elle n’en avait trouvé aucune qui n’ait pas été marquée par un autoritarisme extrême.
DHÀ de nombreux égards, nous nourrissons les mêmes sentiments qu’au sortir de la Première Guerre mondiale : il semble que nous soyons, au début du XXIe siècle dans une période de lumières et de paix. Avons-nous de bonnes raisons de le ressentir ainsi ?
JGJe ne pense pas que l’aube de l’année 2000 soit synonyme d’une transformation soudaine de l’histoire humaine. C'est purement un accident de calendrier. Mais je suis quelque peu optimiste. D’un côté, le dernier siècle environ s’est avéré particulièrement affreux et donne à certaines personnes de très bonnes raisons de se montrer pessimistes. Mais d’un autre côté, il faut mettre en regard le sentiment croissant que nous formons une seule communauté mondiale. Grâce à la télévision et aux autres sources d’information, nous sommes bien plus conscients des atrocités dès qu’elles se produisent, et nous les ressentons de plus en plus comme intolérables. Nous disposons à présent de l’Organisation des Nations Unies et des différentes chartes internationales qui y sont associées. Nous avons également le sentiment qu'il est légitime d'intervenir dans des États-nations d'une manière qui n'était pas admise auparavant, même aux débuts de l’ONU. Mais la naissance d'une conscience des droits de l’homme et l’indignation que je constate quand nous apprenons que des personnes sont torturées ou tuées me donnent quelques raisons d’espérer, sans pour autant verser dans un optimisme extravagant.
« La naissance d'une conscience des droits de l’homme et l’indignation que je constate quand nous apprenons que des personnes sont torturées ou tuées me donnent quelques raisons d’espérer, sans pour autant verser dans un optimisme extravagant. »
DHL’une de vos recommandations porte sur la création d’un gouvernement mondial, ou du moins d’une affiliation relativement souple de nations avec la mise en place d’une force de police internationale. Si des forces amorales venaient à prendre le contrôle d’un pays comme ce fut le cas en Allemagne, qu’est-ce qui les empêcherait de s’emparer d’une organisation internationale ?
JGAucune garantie absolue n'existe à cet égard.
Tout d’abord, je ne crois pas à un gouvernement mondial total. Un gouvernement mondial qui gérerait tout ne correspond pas à ma vision. Au contraire, comme l’a formulé Immanuel Kant à la fin du XVIIIe siècle, il s’agirait d’une fédération souple d’États-nations dotée d’une sorte de force de police internationale destinée à éviter les guerres et les actes de violence effroyable comme les génocides. Bien entendu, aucune garantie n'existe qu'un tel organisme international ne soit pas détourné par des personnes malfaisantes. Il nous faudrait instaurer des mécanismes de contrôle et de contrepoids, comme ce qu’ont fait les rédacteurs de la Constitution des États-Unis. En principe, tout gouvernement fédéral est susceptible de tomber aux mains de personnes monstrueuses. Par conséquent, nous devons instaurer le plus de contrôles et de contrepoids possibles pour tenter de nous en prémunir.
DHPlus de 86 millions de personnes ont été tuées au cours des guerres au XXe siècle, soit environ cent par heure. Sur quelle base peut-on espérer que de telles catastrophes ne se reproduiront pas au cours du XXIe siècle ?
JGNous ne pouvons pas être totalement optimistes, et je m’attends à ce que ce siècle donne lieu lui aussi à des atrocités. Le passage d’un siècle à l’autre n’a rien de magique. Je place mes espoirs dans la lente progression de la conscience humaine, qui trouvera de tels actes de barbarie de plus en plus intolérables, ainsi que dans le développement de mécanismes internationaux de maintien de l’ordre.
Les gens parlent souvent d’un village planétaire. D’une certaine manière nous sommes effectivement ce village planétaire, mais certains villages disposent d'une police digne de ce nom tandis que d’autres en sont dépourvus. Ceux qui n'en ont pas doivent alors contenir la violence en laissant leurs voisins plus puissants rassembler des groupes d’intervention et l’écraser. Les communautés civilisées disposent de forces de police suffisamment fortes pour maintenir l’ordre. J’espère que notre prise de conscience croissante du caractère réellement intolérable de ces atrocités incitera les populations à constituer les ressources financières et autres nécessaires à la mise en place d’une force de police internationale digne de ce nom, capable de les prévenir.
Supposer qu’il n’y aura plus ni guerre, ni torture, ni génocide, ni conflits tribaux revient à faire preuve d’un optimisme extravagant. Mais je suis un optimiste nuancé. J’ai tendance à penser que, même si nous n’en avons pas encore vu la fin, nous pouvons prendre des mesures qui diminueront progressivement le niveau de violence.