La foi philosophique

La foi est devenu un élément persistant de la contribution apportée par Augustin à la théologie. Mais comment la foi s’accorde avec la raison ?

Les philosophes hellénistiques considéraient la réalité comme rationnelle et donc sujette à la raison, et les mathématiques comme la base de l’explication et de la raison rationnelles. Augustin était attaché à la croyance de Platon selon laquelle les principes mathématiques étaient au cœur de tout ce qui se trouve dans l’univers et qu’ils offraient des clés essentielles sur le but de l’existence humaine. Cela incluait l’esthétique ainsi que d’autres aspects abstraits de la vie. Augustin pensait qu’en comprenant les mathématiques, une personne était à mi-chemin de devenir un philosophe ou un théologien. Dans un monde plein d’incertitudes, les vérités pures des mathématiques étaient bien plus certaines que ce que pouvaient percevoir les cinq sens. Les sens appartenaient en définitive au corps, qui, physique, était mauvais, mais ce n’était pas le cas de l’âme, de l’homme intérieur. Donc Augustin était attaché à la croyance de Platon que la rationalité et la raison étaient basées sur les processus de pensée abstraits de l’esprit, et non sur les sens.

Augustin soutenait que face à l’inconnu, une personne devait méditer sur les réalités invisibles de la même manière que l’on résout une abstraction géométrique. Ce genre de méditation ou d’entraînement mental amenait à comprendre les aspects mystérieux de Dieu comme l’immortalité, et donc également la foi. Tout ceci s’accordait aux vues mystiques de Plotin et au désir propre d’Augustin d’atteindre un état d’extase. Désormais, la raison, où l’utilisation de l’intellect, devint la seule base de la foi ou de la croyance. Une relation avec Dieu était uniquement fondée sur la raison, mais sur une raison qui considérait les choses sur une base purement théorique, déconnectée de l’expérience pratique. 

Ainsi, le néoplatonisme, sur lequel Augustin a construit, n’avait aucune place pour l’expérimentation et l’action. La science naturelle, recherchant la connaissance par l’observation et l’expérimentation, n’était d’aucun intérêt pour les néoplatoniciens. De telles recherches se situaient en dessous du niveau des philosophes – c’était simplement la tâche des artisans. Connaître Dieu devint un exercice académique dans lequel le philosophe s’en remettait à sa propre autorité pour étayer son raisonnement. Aucune autre discussion ou considération n’était nécessaire.

Ce développement était parallèle au principe qui s’était instauré au fil des nombreux conciles du 4ème siècle, conciles où les credo sont devenus le fondement du système religieux de nombreuses Églises. Aucune action n’était nécessaire – il fallait seulement accepter le credo, qu’il ait été compris ou pas. S’il n’était pas accepté, alors on utilisait l’autorité de l’Église, et suivant Constantin, de l’état, pour exiger la conformité au credo. Les hérétiques étaient condamnés à la peine de mort. L’orthodoxie de la foi est alors devenue l’appareil de mesure de la christianité d’une personne, au lieu que ce soit sa conduite ou ses pratiques. La piété ou la foi déclarées par l’action étaient dénoncées comme étant anti-intellectuelle, comme une sorte de christianisme de deuxième classe. 

Les credo, il fallait tout simplement être d’accord avec. Ils exigeaient que le confesseur accepte une autorité, dans ce cas, l’Église. La vue néoplatonicienne d’Augustin sur la foi a renforcé cette approche au sein de ce qui était désormais une religion d’état.

Mais quel a été l’impact de tout cela sur les rationalistes d’aujourd’hui ? Le néoplatonisme d’Augustin a créé les conditions pour le schisme entre l’Église et la science, schisme qui a finalement eu lieu pendant le siècle des Lumières et qui est toujours présent à l’heure actuelle, la religion et la science étant toujours incapables de communiquer entre elles. Le néoplatonisme rejetait toute expérimentation pratique, ce qui est le fondement de la méthode scientifique. Il préférait consacrer ses études au théorique. Pour Augustin, la connaissance de Dieu et de l’existence humaine était acquise en regardant à l’intérieur et non en examinant le monde environnant. 

Augustin a fourni à l’Église une vision du monde qui cherchait des réponses sur le monde physique à partir d’interprétations allégoriques d’Écritures ayant été rédigées dans un tout autre but. Le procès de Galilée en est le parfait exemple. L’Église considérait que son concept de l’univers était hérétique. L’ironie de la chose, c’est que ce concept fut formulé pendant la messe alors que Galilée observait le mouvement des chandeliers géants accroché au plafond en voûte du Duomo de Pise. Les autorités de l’Église lui infligèrent l’assignation à résidence pour le restant de sa vie. La « clémence » de cette punition fut en grande partie due à sa relation personnelle avec le pape en exercice.

Jusqu’à ce jour, la compréhension d’Augustin a modelé la façon de voir de la plupart des chrétiens. Se basant sur la définition de la foi selon Augustin, Martin Luther a rejeté l’épître de Jacques dans le Nouveau Testament comme étant une « épître de paille ». Aux yeux de Luther, l’opinion que le disciple avait sur la foi était anormale parce qu’elle nécessitait une réponse (les « œuvres », pour reprendre le langage de Luther) pour se révéler. Selon Luther, la foi était un argument intellectuel qui ne soumettait le croyant à aucune exigence. Cependant, les exigences que rejetait Luther concernaient l’autorité que l’Église imposait sur son troupeau, et spécialement concernant les indulgences. Luther fut également influencé par la croyance d’Augustin selon laquelle, même si la foi résulte en de bonnes œuvres, ces œuvres sont basées sur « l’amour », une autre qualité purement intellectuelle selon Augustin. C’est ainsi que les aspects concrets de la manifestation de l’amour furent négligés. 

Il est instructif d’opposer les vues de Luther et Augustin à la vue hébraïque telle qu’elle aurait été exprimée par l’Église du Nouveau Testament et les auteurs des épîtres. David Stern, Juif messianique, a rédigé un commentaire du Nouveau Testament d’un point de vue juif. Voici ce qu’il dit de l’apôtre Paul : « Sha’ul [l’équivalent hébreu de Saul, premier nom de Paul] a une vue très juive concernant la confiance (ou foi), qui n’est pas simplement une attitude mentale ou une croyance en un credo, mais plutôt une confiance solide qui produit des actions » (Jewish New Testament Commentary sur 1 Thessaloniciens 1 : 3). Paul, comme Jacques ou tout autre auteur juif de l’époque, considérait la foi comme étant un élément pratique de la vie qui était démontré par l’attitude que les gens avaient dans les circonstances auxquelles ils faisaient face. Ce n’était pas un concept intellectuel détaché de la réalité de la vie. L’amour était quelque chose de concret et était défini par la recherche du bien-être de son prochain (1 Corinthiens 13 : 1 - 8).

Les Évangiles montrent que Jésus avait la même approche. Matthieu et Luc écrivent que Jésus a déclaré que ceux qui affirment reconnaître son nom ou son autorité, sans faire ce qu’il commande, exercent une activité futile. Une telle approche reviendrait à construire un bâtiment sur du sable (Matthieu 7 : 21-27 ; Luc 6 : 46-49). L’Évangile selon Jean est encore plus ferme à ce sujet puisque la connaissance de Dieu est associée au fait d’accomplir sa volonté : « Si quelqu’un veut faire sa volonté, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu, ou si je parle de mon propre chef » (Jean 7 : 17). Agir était tout aussi important dans le judaïsme que dans l’Église du premier siècle. 

Aujourd’hui encore, la chrétienté suit les vues d’Augustin concernant la foi sans les œuvres. La chrétienté reproche à ses frères juifs de pratiquer une religion basée sur les œuvres dans le but d’obtenir le salut. Pourtant, l’argumentation chrétienne contre les Juifs se fonde sur des définitions qui sont étrangères à la Bible. Pour reprendre les mots de l’apôtre Jacques, « Il en est ainsi de la foi : si elle n’a pas les œuvres, elle est morte en elle-même ».