La pêche au secours des océans
La restauration des milieux marins et la stratégie des « parts de capture »
Cette biologiste marine a estimé qu’il ne suffisait pas d’étudier l’effondrement des ressources halieutiques mondiales. Comment pouvait-elle contribuer à les sauver ?
Comme beaucoup d’enfants qui aiment l’océan — et les dauphins —, Amanda Leland rêvait de devenir biologiste marine. Cette vocation a finalement constitué une étape importante dans le parcours qui l’a menée au poste qu’elle occupe aujourd’hui, celui de directrice générale de l’Environmental Defense Fund [Fonds de défense de l’environnement] (EDF).
À l’époque où elle était étudiante, les perspectives concernant la santé des océans et la durabilité des pêcheries étaient peu encourageantes. « J’étais en troisième cycle lorsque les pêcheries américaines s’effondraient un peu partout, explique Leland. Et je me suis dit : “ Je pourrais poursuivre une carrière universitaire et publier étude après étude sur l’effondrement de telle ou telle pêcherie — ou refuser d’accepter que tel soit le destin de notre planète. ” J’ai choisi la seconde option. C’est alors que je me suis tournée vers la recherche de solutions : je voyais tous ces problèmes et je voulais y remédier. Nous, les écologistes, sommes ainsi faits : nous avons tendance à nous inquiéter constamment de tous les problèmes ; c’est inscrit dans notre ADN. C’est ce que nous sommes. »
Écrit en collaboration avec le journaliste James Workman, Sea Change : Unlikely Allies and a Success Story of Oceanic Proportions [Un changement radical : des alliés improbables et une réussite aux proportions océaniques] raconte comment les pêcheries américaines ont renoué avec la durabilité. Les détracteurs de la stratégie des « parts de capture » soutiennent qu’elle a conféré à certains groupes de l’industrie de la pêche un avantage disproportionné par rapport à d’autres. Cela est peut-être vrai et appelle une attention constante, mais les données relatives au rétablissement des ressources halieutiques sont très encourageantes. Dan Cloer, collaborateur de Vision, s’est entretenu avec Amanda Leland au sujet de cette réussite après le treizième Sommet mondial annuel sur les océans et son exposition, qui se sont tenus à Montréal au début de 2026.
Amanda Leland, directrice générale de l’Environmental Defense Fund [Fonds de défense de l’environnement], est titulaire d’une maîtrise en biologie marine de l’Université du Maine.
DC Au début de Sea Change, vous évoquez un paradoxe : mieux pêcher peut sauver la pêche. Il paraît étrange que l’on puisse réellement accroître les populations de poissons et améliorer la santé des océans en pêchant. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
AL L’idée que l’on puisse avoir à la fois une industrie de la pêche prospère et un océan restauré et en bonne santé paraît contre-intuitive à la plupart des gens. L’un des principaux enseignements de cette histoire — et de l’expérience que nous avons acquise en soutenant des pêcheries durables aux États-Unis et dans le monde — est que, lorsque les professionnels de la pêche ont un intérêt direct à la bonne santé de la ressource, les résultats obtenus sont considérables. Je tiens à préciser que, lorsque j’emploie en anglais le terme fishermen, je l’utilise comme un terme générique, sans connotation masculine : les femmes constituent 50 % de la main-d’œuvre des pêcheries côtières dans le monde.
DC Comment la stratégie des « parts de capture » contribue-t-elle à améliorer la santé des pêcheries ?
AL Le principe fondamental des parts de capture est le suivant : au lieu que chaque professionnel de la pêche soit en concurrence avec tous les autres — ce qui déclenche une course visant à capturer le plus possible avant la fermeture de la pêche —, chacun se voit attribuer un pourcentage déterminé, ou une part, du volume total des prises autorisées pour toute l’année. La part accordée à chacun est liée au volume total que l’ensemble de la flotte peut prélever durablement au cours de l’année, d’après les données scientifiques. Le système repose donc sur des données scientifiques permettant d’évaluer et de comprendre la taille des populations de poissons.
DC Les professionnels de la pêche voient-ils d’un mauvais œil cette supervision scientifique et les restrictions qu’elle leur impose ?
AL C’était certainement le cas il y a 25 ans, alors que les stocks s’effondraient et que les mécanismes d’incitation favorisaient une vision à très court terme. Leur unique objectif consistait à capturer sur-le-champ tout ce qu’ils pouvaient, sans presque aucune considération pour l’année suivante. Tel était le système dans lequel ils évoluaient : prendre le plus possible avant qu’il ne reste plus rien. Lorsque les parts de capture ont commencé à être mises en œuvre, la logique du système s’est complètement inversée, et les professionnels de la pêche se sont mis à plaider en faveur de données scientifiques plus fiables.
« Prenez l’image suivante : la quantité totale qui peut être capturée au cours d’une année représente un gâteau, et la part de chaque professionnel de la pêche correspond à une portion de ce gâteau. Au départ, le gâteau peut être petit, mais à mesure que les populations de poissons se reconstituent et augmentent, il grossit, et la portion de chacun augmente elle aussi. »
À mesure que les populations de poissons augmentent, le volume des prises s’accroît également, de même que les bénéfices et, par conséquent, les revenus qui assurent la subsistance des professionnels de la pêche. En définitive, un programme de parts de capture constitue un mécanisme de marché, puisque les professionnels de la pêche détiennent des parts exprimées en pourcentage et peuvent les acheter ou les vendre. La détention de ces parts est soumise à certains plafonds, et des désaccords peuvent survenir quant au niveau de concentration souhaitable au sein d’une pêcherie. C’est légitime ; les avis peuvent diverger.
Dans l’ensemble, toutefois, les parts de capture instaurent un mécanisme de rétroaction positive : parce qu’ils ont directement intérêt à la préservation des ressources, les professionnels de la pêche deviennent les défenseurs de la conservation de leur pêcherie et, plus largement, des océans. La possibilité de continuer à pêcher d’une année sur l’autre devient primordiale, ce qui les amène à délaisser une vision à court terme au profit d’une perspective à long terme. Leur intérêt personnel dépend désormais du maintien des prélèvements de l’ensemble de la flotte à un niveau durable. Les données scientifiques relatives aux stocks de poissons s’intègrent ainsi directement à leurs motivations économiques, ce qui n’était pas le cas auparavant.
DC Voilà donc la réponse au paradoxe. La stratégie des parts de capture permet de remédier à la tragédie des biens communs, dans laquelle chacun est incité à prélever le plus possible d’une ressource avant qu’elle ne soit épuisée, selon le raisonnement : « Si je ne m’en empare pas le premier, quelqu’un d’autre le fera. »
AL Oui, le système des parts de capture apporte une solution structurelle au problème des biens communs. Fondamentalement, il crée un actif, puisque les professionnels de la pêche peuvent acheter et vendre ces quotas, ou parts de capture. Cet actif représente une source de valeur durable : les professionnels de la pêche adoptent désormais une logique de croissance.
Cela dit, je ne voudrais pas laisser entendre que tous les problèmes ont été résolus en cours de route. Certaines difficultés subsistent. Par exemple, lorsqu’un programme de parts de capture est en place dans une région, mais que la région voisine ne fait pas l’objet d’une gestion adéquate et que les poissons se déplacent de l’une à l’autre, il se produit une « fuite » : des poissons sortent du système de gestion. Il s’agit d’une préoccupation majeure pour les différents secteurs de la pêche, notamment la pêche commerciale et la pêche récréative. Si tous ceux qui pêchent ne sont pas soumis à des règles comparables, des poissons peuvent également échapper au système.
« Les parts de capture ne règlent pas tous les problèmes, mais elles instaurent assurément un cadre dans lequel la résilience et la durabilité ont beaucoup plus de chances de se renforcer avec le temps. »
L’expérience montre que ce système fonctionne, car les personnes les plus proches du problème sont aussi les plus proches de la solution ; les résultats obtenus sont donc bien plus probants. Il est dans leur intérêt direct de préserver un océan sain et abondant en ressources.
DC Certains détracteurs de Sea Change reprochent au livre de ne pas aborder la concentration des quotas de pêche entre les mains des grandes entreprises, qui se ferait au détriment des petits pêcheurs et des communautés autochtones.
AL Comme pour toute politique publique, il est vrai que la conception de certains modes de gestion fondés sur des droits d’exploitation peut entraîner des conséquences imprévues. Les gestionnaires régionaux des pêcheries disposent toutefois de nombreux outils pour améliorer ces programmes et assurer un accès plus juste et plus équitable aux pêcheries de notre pays. Ils peuvent notamment choisir parmi diverses méthodes d’attribution initiale des quotas.
DC Parlez-moi davantage de la situation qui prévalait aux États-Unis avant l’instauration des parts de capture.
AL Au début des années 2000, les gros titres annonçaient sans cesse que les océans se vidaient de leurs ressources halieutiques. L’inquiétude avait atteint son paroxysme ! Les stocks s’effondraient de façon répétée sur la côte Ouest, dans le golfe du Mexique et dans le Nord-Est.
L’adoption du système de gestion fondé sur les parts de capture a été favorisée, entre autres, par la réforme, en 2007, du Magnuson–Stevens Fishery Conservation and Management Act [loi Magnuson-Stevens sur la conservation et la gestion des ressources halieutiques], qui exigeait la reconstitution des stocks et la fin de la surpêche dans un délai déterminé. Cette réforme a véritablement servi de catalyseur aux réformes de la gestion des pêcheries. À cette époque, des programmes de parts de capture étaient en cours d’élaboration dans les 48 États contigus, et cette réforme a donné un puissant coup d’accélérateur à l’ensemble du système.
L’Alaska avait été le premier à adopter cette approche dans les années 1990, indépendamment du reste des États-Unis, dans le cadre de l’American Fisheries Act [loi américaine sur les pêcheries]. Les parts de capture ont été utilisées dans la pêcherie du colin d’Alaska, la plus importante pêcherie de poissons destinés à la consommation humaine dans le monde. Une autre loi a ensuite favorisé l’adoption des parts de capture dans la pêcherie du crabe d’Alaska. Dans les 48 États contigus, en revanche, l’impulsion décisive et une grande partie de la transition vers ce système ont eu lieu à partir de 2007.
DC J’ai lu des articles sur le rétablissement du colin d’Alaska et j’ai été surpris d’apprendre que le sandwich Filet-O-Fish de McDonald’s avait joué un rôle clé dans le rétablissement durable de cette pêcherie.
AL C’est tout à fait fascinant, et cela surprend énormément de gens. L’un des effets de la gestion par parts de capture est de rendre l’approvisionnement du secteur beaucoup plus régulier et fiable. McDonald’s devait pouvoir proposer un sandwich au poisson absolument identique à chaque client. À ma connaissance, McDonald’s n’a pas été à l’origine des réformes de gestion, mais l’entreprise en a bénéficié.
DC Que se passait-il avant la réforme de la loi Magnuson-Stevens ?
AL Alors que les stocks de poissons diminuaient au cours des années 1990, les autorités de réglementation ont tenté de réagir en réglementant le comportement des pêcheurs : elles imposaient l’utilisation de bateaux ne dépassant pas une certaine taille, limitaient la puissance des moteurs, interdisaient la pêche le dimanche, fixaient une « saison » de pêche et — ma mesure préférée — établissaient des limites par sortie, c’est-à-dire qu’un pêcheur ne pouvait capturer qu’un certain nombre de poissons au cours de chaque sortie. Cette mesure était assez courante.
Que fait-on lorsque l’on ne peut capturer qu’une quantité déterminée de poissons par sortie, et cela seulement pendant une période limitée ? On multiplie les sorties, n’est-ce pas ? On va pêcher dans des conditions dangereuses. En réalité, ces restrictions ne permettaient pas de maîtriser le volume des prises. Bien qu’elles aient été adoptées avec de bonnes intentions, elles ont accéléré le déclin des stocks. Pourtant, même durant cette période de déclin, les pêcheurs étaient toujours incités à faire la course les uns contre les autres pour capturer autant de poissons que possible, le plus rapidement possible.
DC Vous décrivez cette ruée comme « le Derby », qui a aggravé la surpêche, les pertes liées aux prises accessoires, le chalutage et la destruction des fonds marins.
AL Exactement. Il s’agit d’un derby et, bien souvent, il s’apparente à une course de démolition, car il n’est tenu aucun compte de la qualité du produit ni de la manière dont il est capturé. Et les pêcheurs sont les derniers à se satisfaire d’une telle situation. Je me souviens d’avoir rencontré un pêcheur californien. Je travaillais alors pour un membre du Congrès, et cet homme était venu nous exposer la situation désastreuse dans laquelle ils se trouvaient. Assis dans un bureau du Congrès, il pleurait parce qu’il se sentait terriblement mal de devoir rejeter à la mer tous ces poissons morts. Les prises accessoires étaient omniprésentes. Cela n’avait aucun sens à ses yeux, mais le système avait été conçu ainsi et avait été imposé aux pêcheurs.
Dans cette course effrénée pour atteindre le quota autorisé, les pêcheurs ne prêtaient donc pas attention au fait qu’ils capturaient aussi des oiseaux marins ou des poissons n’ayant pas la taille réglementaire, lesquels n’étaient pas comptabilisés dans leur quota. De jeunes poissons — qui constituaient, pour ainsi dire, la relève des stocks pour l’année suivante — étaient ainsi rejetés comme prises accessoires, parce qu’ils n’avaient aucune valeur commerciale, et étaient donc perdus pour l’ensemble de la pêcherie.
DC Parlez-moi de la restauration des pêcheries. Les parts de capture ont-elles réellement permis d’accroître le « gâteau », c’est-à-dire le niveau de productivité durable ?
AL Oui, tout à fait, et cela s’est vérifié dans l’ensemble. Ce système a été mis en œuvre dans la grande majorité des pêcheries hauturières placées sous gestion fédérale aux États-Unis. Il existe également de plus petites pêcheries côtières, gérées par les États selon d’autres méthodes. Certaines ne font l’objet d’aucune gestion, car la gestion d’une pêcherie exige des moyens considérables et suppose que les pouvoirs publics en assument pleinement la responsabilité. Mais ce système a indéniablement favorisé le rétablissement, dans tout le pays, de nombreux stocks de poissons en déclin et a, pour le dire franchement, transformé une situation d’effondrement en une véritable histoire d’abondance.
Sea Change s’intéresse principalement à la pêcherie du vivaneau rouge, une espèce emblématique de la côte américaine du golfe du Mexique. Un autre exemple est celui de la pêcherie de poissons de fond au large de la Californie, de l’Oregon et de l’État de Washington. [Les poissons de fond sont des espèces qui vivent sur les fonds marins ou à proximité, notamment la sole, le flétan, le colin et les sébastes.] Cette pêcherie avait officiellement fait l’objet d’une déclaration fédérale de catastrophe. Elle englobe plus de 100 espèces, dont beaucoup vivent très longtemps, parfois plus de 100 ans. Alors que leurs populations s’effondraient, certains estimaient que ces espèces auraient dû être classées comme menacées et inscrites sur la liste des espèces en voie de disparition. Les plans de reconstitution s’échelonnaient sur une période pouvant aller jusqu’à 80 ans, ce qui signifie que les scientifiques pensaient qu’il faudrait autant de temps aux populations pour se rétablir une fois de meilleures mesures de gestion instaurées.
Aujourd’hui, toutefois, la situation de cette pêcherie s’est complètement redressée. Tous les stocks sauf un ont été entièrement reconstitués, avec plusieurs décennies d’avance sur les prévisions. La pêcherie a en outre été certifiée durable par le Marine Stewardship Council, organisme indépendant, et tous les indicateurs suivis par les gestionnaires fédéraux des pêcheries attestent eux aussi de ce rétablissement.
« Il s’agit d’un redressement remarquable, rendu possible par ce système de parts de capture, qui incite les pêcheurs à veiller au rétablissement de ces populations de poissons. »
DC Cela montre également que l’océan possède une très grande capacité de résilience : si on lui permet de se régénérer, si on le laisse au repos pendant un certain temps ou si on cesse de l’endommager, il se restaure de lui-même. Moyennant une gestion adéquate, son potentiel de production semble presque illimité. La productivité des océans constitue-t-elle un cas particulier lorsqu’il s’agit de réfléchir aux limites des ressources naturelles ?
AL Oui, l’océan est très résilient, et l’histoire du rétablissement des pêcheries est l’une de celles que je préfère, parce que la réaction est presque immédiate. Lorsque l’on réduit la pression de pêche, les populations se reconstituent, et cela semble se produire presque du jour au lendemain.
Je ne dirais toutefois jamais que quoi que ce soit puisse être illimité, car la nature est ce qu’elle est et demeure parfois imprévisible. Je pense néanmoins que votre observation générale est tout à fait juste : si l’océan est bien géré, il peut nous apporter davantage, et cela suppose notamment des approches économiquement rationnelles. À l’EDF, nous accordons une grande importance à un cadre réglementaire qui favorise la prise de bonnes décisions, et non à un laisser-faire généralisé. Je ne préconise donc pas de supprimer toute réglementation pour laisser le seul marché libre régir le système.
Les solutions durables seront celles qui permettront soit a) de progresser au moindre coût, soit b) de donner aux personnes concernées un intérêt direct dans l’obtention de meilleurs résultats. La science peut énormément nous aider à cerner précisément la nature du problème. L’application concrète de l’analyse économique nous permet ensuite de déterminer quelles interventions produiront des effets durables. Il s’agit véritablement de concevoir les interventions de manière appropriée : quel ensemble de solutions permettra d’aboutir à tel ou tel résultat ? Nous devons veiller à ce que les résultats recherchés tiennent compte à la fois des paramètres écologiques et des paramètres humains et sociaux qu’il nous faut améliorer.
Je pense qu’il existe une marge de manœuvre considérable et de nombreuses possibilités pour concevoir des solutions qui permettront aux populations d’améliorer leurs moyens de subsistance, de les associer directement à l’obtention de meilleurs résultats et d’accomplir des progrès significatifs sur le plan écologique sans imposer des coûts exorbitants à la société. Ces solutions doivent fonctionner sur tous les plans ; si elles ne fonctionnent pas pour les êtres humains, elles ne seront pas durables. Les êtres humains font partie de l’écosystème, et une gouvernance appropriée peut faire d’eux des acteurs de l’amélioration de l’environnement. L’analyse économique peut contribuer à concevoir des solutions qui récompensent les êtres humains lorsqu’ils favorisent une planète plus saine et aux ressources plus abondantes.
DC Comment cette approche est-elle mise en œuvre dans d’autres régions du monde ?
AL L’EDF n’a pas inventé le principe des parts de capture, pas plus que les États-Unis. Nous l’avons adopté assez tôt dans les Grands Lacs, au cours des années 1970, mais la Nouvelle-Zélande, l’Islande et d’autres pays avaient déjà commencé à mettre en place des programmes de parts de capture dans leurs pêcheries maritimes industrielles avant les États-Unis. De tels programmes ont également été instaurés dans les pêcheries commerciales de pays comme la Namibie.
Le défi consiste désormais à étendre ces méthodes aux pêcheries côtières du monde entier, y compris à celles qui se trouvent dans les récifs coralliens, des écosystèmes très fragiles. Cette démarche est essentielle à la durabilité, car les zones côtières concentrent la plus grande part de la productivité des océans. Elle est également cruciale pour les moyens de subsistance, puisque ces pêcheries relèvent souvent de la pêche vivrière ou approvisionnent de petits marchés locaux. Elles sont étroitement liées à des communautés précises, dont les populations sont souvent particulièrement vulnérables et dépendent du poisson côtier comme principale source de protéines.
Oui, ce type d’approche est donc adopté partout dans le monde. Depuis plus de 15 ans, l’EDF aide le Belize à mettre en place des parts de capture dans ses petites pêcheries côtières associées aux récifs coralliens. Dès la première année, la pêche illégale a diminué de 60 %, et plus de 90 % des pêcheurs transmettaient volontairement aux gestionnaires les données relatives à leurs prises.
Cela revêt une importance particulière pour la durabilité, car nombre de ces pêcheries côtières se trouvent à proximité d’aires marines protégées. Aucune pêche ne devrait être pratiquée dans ces aires, car elles servent en quelque sorte de zones de reproduction et de croissance, dont dépendent le renouvellement des stocks exploités. Avant l’instauration des parts de capture, on pêchait constamment dans ces aires protégées. Après leur mise en place, les pêcheurs ont compris l’intérêt qu’ils avaient à les préserver. Ils étaient dès lors beaucoup plus enclins à alerter les agents de contrôle lorsqu’ils découvraient quelqu’un en train de pêcher dans une zone de non-prélèvement. Là encore, ils ont personnellement intérêt à ce que l’ensemble de l’écosystème océanique se rétablisse.
DC Que peuvent faire les consommateurs pour soutenir la pêche durable ?
AL S’ils vivent aux États-Unis, ils peuvent acheter des produits de la mer américains, car les pêcheries des États-Unis sont les mieux gérées au monde. Dans la plupart des cas, les produits sauvages pêchés dans les eaux américaines sont plus susceptibles d’être issus d’une pêche durable. Alors, si vous allez chez McDonald’s, mangez un sandwich Filet-O-Fish — et faites-le avec fierté.
Il faut également savoir que les États-Unis sont importateurs nets de produits de la mer. Cela peut prêter à confusion pour le consommateur, car une grande quantité de produits de la mer est pêchée aux États-Unis, exportée en Chine ou dans un autre pays pour y être transformée, puis réimportée. Quoi qu’il en soit, les produits vendus aux États-Unis doivent porter une indication de leur pays d’origine. Il devrait donc être précisé qu’un produit de la mer provient des États-Unis, même s’il a été transformé ailleurs.
Enfin, où que vous viviez, si vous habitez près de la côte, adressez-vous à un poissonnier local. En général, celui-ci vend du poisson acheté auprès de pêcheurs de la région, qui ont intérêt, à long terme, à préserver une pêcherie saine et sont davantage susceptibles de s’engager dans les questions liées aux zones humides, à la pollution et à l’aménagement du littoral.
DC Comment la réussite des parts de capture peut-elle nous aider à progresser dans d’autres domaines de la restauration environnementale ?
AL Certains enseignements tirés de ce modèle peuvent être appliqués de différentes manières afin de favoriser les progrès. L’une des principales leçons consiste à associer les parties prenantes à la solution, au lieu de la leur imposer, et à faire en sorte que les progrès accomplis servent leur propre intérêt.
Prenons l’exemple des eaux souterraines. Elles ressemblent en quelque sorte aux poissons dans l’océan : on ne peut pas vraiment les voir, et il est difficile de mesurer toute la gravité du problème, alors que la situation est extrêmement préoccupante. De bonnes solutions permettraient de remédier à la pénurie d’eaux souterraines et de garantir des ressources suffisantes tant pour l’agriculture que pour les collectivités. Il faudrait notamment élaborer des approches tenant compte des réalités économiques, afin de récompenser ceux qui contribuent davantage à la préservation de cette ressource, n’est-ce pas ? C’est un objectif auquel nous devrions tous souscrire.
« Au lieu de mettre de côté une réussite comme celle des parts de capture et de nous contenter de dire : “ Eh bien, tant mieux si cela a fonctionné ”, je pense que nous devrions nous en servir comme d’un catalyseur pour aider les gens à croire que l’impossible peut devenir possible. »
DC Êtes-vous optimiste ?
AL Je pense qu’il existe de nombreuses raisons d’espérer. Il est vrai que les océans sont en difficulté et qu’ils subissent de plein fouet les effets du changement climatique et de la pollution. Cela ne fait aucun doute. Mais il est également vrai que les progrès accomplis favorisent de nouveaux progrès.
Lorsque nous avons entrepris cette démarche, tout le monde nous prenait pour des fous. En 2007, l’EDF s’est fixée pour objectif de mettre fin à la surpêche aux États-Unis dans un délai de dix ans. Nous n’entendions que des réactions de ce genre : « Cela n’arrivera jamais ; tout va à vau-l’eau ; c’est impossible. » Je pense qu’il est vraiment important de nous appuyer sur ce qui fonctionne et d’en exploiter tout le potentiel afin d’obtenir des résultats encore meilleurs. J’ai eu la chance de participer à une initiative qui a permis de résoudre avec beaucoup de succès un problème environnemental, ce qu’il est très rare d’avoir l’occasion de faire au cours de sa carrière. J’aimerais que d’autres puissent vivre une expérience semblable.
DC Le désir de devenir biologiste marin constitue en quelque sorte un rite de passage de l’enfance. Il y a 30 ans, l’avenir de cette profession semblait plutôt incertain. Conseilleriez-vous donc aujourd’hui à un enfant de devenir biologiste marin ?
AL Absolument ! Si quelqu’un souhaite se lancer dans la biologie marine, je l’encouragerais de tout cœur ! Faites partie de ceux qui voient les problèmes et cherchent des solutions, car nous avons plus que jamais besoin d’eux.