Pour l’éternité

Nous, les êtres humains, les seuls dans cette vie qui existe sur la terre, sommes non seulement conscients de nous-mêmes mais également douloureusement conscients de notre propre mortalité, de notre existence limitée et brève face à la toile profonde et noire de l’espace sans fin et de l’éternité. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux mythes s’intéressent au fait d’échapper à l’inévitable rendez-vous avec la Mort.

La recherche de la vie éternelle et les exploits d’héros immortels sont des thèmes récurrents des légendes et de la littérature. Sir Henry Rider Haggard, auteur anglais oublié de nos jours, fut l’un de ceux qui en tira parti. Son œuvre la plus célèbre fut adaptée dans le film Les mines du Roi Salomon. Mais parmi les nombreux romans de Haggard figurent deux autres ouvrages : Elle et Le retour d’Elle.

« Elle » est la déesse Ayesha, dont le nom provient de l’arabe aisha, qui signifie « vivante » ou « celle qui vit », et également étroitement lié à l’hébreu isha, « femme ». L’héroïne quelque peu douteuse trouve la vie éternelle en se plongeant dans une colonne de feu dans une cave souterraine secrète. Mais plus tard, lorsqu’elle se baigne de nouveau dans le feu de vie au cœur du volcan, elle en ressort cette fois horriblement âgée. Avant d’apparemment mourir, Ayesha demande à son amoureux terrassé qu’il se rappelle d’elle lorsqu’elle était jeune et belle. La suite représente la déesse, qui est toujours vivante, et son amoureux, un Anglais dénommé Leo Vincey. Mais leur réunion ne dure pas longtemps : malgré tous leurs efforts, la vie éternelle finit par échapper à Leo.

Les personnages de Rider Haggard furent immensément populaires, sans aucun doute parce qu’il avait exploité le désir humain perpétuel d’immortalité. La peur de la mort et ce qu’il y a après, généralement ressentie par les hommes, explique peut-être pourquoi certains mythes parlent d’époques où la vie éternelle fut presque atteinte.

Est-il possible qu’il y ait une seule source à cette idée de paradis perdu ? Existe-t-il peut-être un récit originel sous-jacent qui n’a été que vaguement compris ? Et est-ce possible qu’en le découvrant, nous trouvions également la voie menant à ce qui a été perdu ?

Une fascination ancienne

La quête de la vie éternelle est aussi ancienne que l’histoire écrite. L’un des récits les plus anciens et les plus célèbres de la quête humaine de la vie éternelle est L’Épopée de Gilgamesh. Ce récit légendaire de l’ancienne Mésopotamie datant de quelque deux mille ans avant J.-C., fut traduit à partir de tablettes d’écriture cunéiforme il y a un peu plus d’un siècle.

« ‘Pleurant comme une femme, je parcourais les sentiers et les rives de lieux inconnus, disant : « Dois-je aussi mourir ? Gilgamesh doit-il être de la sorte ?’ » Siduri, voilé, répondit alors à Gilgamesh : ‘Quel est le mortel qui peut vivre éternellement ? La vie de l’homme est courte. Seuls les dieux peuvent vivre éternellement.’ »

Traduit de Gilgamesh: A New Rendering in English Verse, David Ferry

Dans cette histoire, Gilgamesh arrive très près de l’immortalité en se procurant du fond de la mer une plante de jouvence. Mais alors qu’il est en train de se baigner, un serpent est attiré par l’odeur de la plante et la mange, privant ainsi Gilgamesh de la vie éternelle qui lui était si proche.

Dans un autre récit mésopotamien connu sous le nom de mythe d’Adapa, le dieu Anu offre au héros, un leader parmi le peuple, de la nourriture qui le rendra immortel. Mais Adapa a été prévenu de ne pas manger et de ne pas boire. Par conséquent, « ils lui apportèrent le pain de la vie, mais il refusa d’en manger. Ils lui apportèrent l’eau de la vie, mais il refusa d’en boire […] Anu le regarda et se moqua de lui. ‘Alors, Adapa, pourquoi n’as-tu pas mangé ? Pourquoi n’as-tu pas bu ? Ne voulais-tu pas devenir immortel ?’ » Anu renvoie Adapa sur la terre. Réalisant trop tard l’occasion qu’il vient de rater, un autre héros malheureux passe à côté de la vie éternelle.

Gilgamesh, les jardins et les Grecs

Il est intéressant de noter que la Mésopotamie, située entre l’Euphrate et le Tigre (qui est le cadre biblique du jardin d’Éden), est riche en mythes concernant le grand regret de l’homme de ne pas avoir obtenu l’immortalité. Les échecs de Gilgamesh et d’Adapa rappellent le récit d’Adam et Ève dans le jardin. Le livre de la Genèse montre que l’arbre de la vie (éternelle) était facilement accessible, mais le serpent séduisit Ève pour qu’elle mange d’un autre arbre, qui avait été interdit par Dieu : l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ève persuada ensuite Adam à ce qu’il mange du même arbre. Par conséquent, Dieu leur refusa l’accès à l’arbre de vie et les chassa du jardin d’Éden pour qu’ils supportent les conséquences de leur choix – la douleur, le dur labeur et la mort inévitable (Genèse 2 : 16-17 ; 3 : 1-24).

Alors que Gilgamesh a eu accès à la vie éternelle après avoir fourni de gros efforts et qu’elle lui a été volée, Adam et Ève ont bénéficié d’un accès libre mais ils ont accepté une alternative désastreuse qui leur a garanti souffrance et mortalité.

Les mythes grecs ont également leur part dans la recherche de la vie éternelle. Les épopées l’Iliade et l’Odyssée, attribuées à Homère, semblent emprunter aux traditions mésopotamiennes de différentes façons : le noble Ulysse fuit l’offre de vie éternelle que lui fait une déesse. Zeus, le roi des dieux, est ému par les larmes de la mère de Memnon, Éos, et accorde l’immortalité à Memnon. Les jumeaux Castor et Pollux, ainsi que le centaure Chiron, reçoivent un genre d’immortalité lorsque Zeus fait d’eux des constellations célestes.

Nous trouvons également dans la mythologie grecque un rappel de la triste fin d’Adam et Ève : dans l’histoire de Pandore et de sa fameuse « boîte », Prométhée crée le premier homme. Pour se venger plus tard de cet acte, Zeus crée Pandore, la première femme, et la donne en tant que « cadeau » et femme au frère de Prométhée, Épiméthée, qui l’emmène chez les humains. Pandore ignore ce qui se trouve dans la jarre que Zeus a envoyée avec elle, et l’ouvrant par curiosité, elle libère tous les maux de l’humanité.

Thèmes interculturels

Un autre ancien thème récurrent est celui du jardin, qui associe l’eau, les plantes, et un arbre en particulier, à la vie éternelle. Comme l’ouvrage de Jack Tresidder Complete Dictionary of Symbols (dictionnaire complet des symboles) le souligne, le jardin est « dans les traditions anciennes, l’image de la perfection du monde, de l’ordre cosmique et de l’harmonie – le paradis perdu et retrouvé […] un avant-goût des joies de l’immortalité. »

Dans certains systèmes de croyances, l’on considérait que l’arbre reliait les eaux des enfers au paradis. Dans d’autres, il y a une fontaine, ou Fons Vitae, près de l’arbre, de laquelle des courants jaillissent vers les quatre points cardinaux. L’eau de la vie figure dans le mythe de la descente d’Ishtar aux enfers. Dans la cosmologie nordique, l’Arbre-Monde ou Yggdrasil est un frêne géant qui relie la région inférieure, moyenne et supérieure du cosmos. Cet arbre a trois sources à sa base, dont la source de la sagesse, et l’une de ses trois racines se situe en enfer.

Dans la légende chinoise, l’acacia, le tamaris et différents pins sont liés à l’immortalité, et les pêches de la vie éternelle viennent d’arbres entretenus par Xiwangmu (la Reine-Mère d’Occident). Dans la tradition tibétaine, l’arbre de la vie éternelle est le saule. En Égypte, c’est le figuier sycomore ; dans d’autres traditions du Moyen-Orient, c’est l’olivier, le palmier ou le grenadier.

De nouveau, est-il possible que ces légendes aient en fait une source commune, peut-être le récit de l’arbre de vie biblique qui se trouvait au milieu du jardin d’Éden ?

Une trace d’immortalité

Le roi Salomon, auquel la Bible fait référence, comprit que les êtres humains ont une notion du concept de l’immortalité qui est unique parmi toutes les créatures, et qu’ils aspirent à quelque chose qui est au-delà de cette vie fragile, agitée et mortelle. Salomon écrivit que Dieu a « fait toute chose belle en son temps ; même il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin » (Ecclésiastes 3 : 11, c’est nous qui mettons l’accent).

L’homme a toujours cherché à comprendre, de manières différentes, à la fois le passé lointain et l’avenir sans fin. La mort, si certaine et si définitive, est l’ennemi auquel personne n’échappera, même si certains ont essayé, à la fois dans la légende et dans l’histoire. Mais l’homme, plus que jamais, croit que par la science et la biologie, il commence à « comprendre l’œuvre que Dieu fait ». L’humanité moderne va-t-elle finalement trouver un moyen de tromper la mort – ou du moins d’allonger grandement la durée de vie ? Et puis après ?

Dans la pensée païenne, la mort équivalait à un moment où l’être humain trouvait enfin l’éternité, même si elle n’était pas toujours agréable. Ce qui est frappant dans les mythes et légendes humaines sur la vie éternelle, et même les efforts humains visant tout simplement à repousser l’inévitable, c’est qu’ils ne fournissent aucun espoir réel. Ils ne font pas la promesse de vaincre la mort et ne donnent aucun espoir que la vie dans le monde de l’au-delà renfermera toutes les choses auxquelles les gens aspirent. Même la notion d’aller heureux au ciel, ou toute autre forme de paradis, semble rarement satisfaire pleinement les personnes peinées qui ont perdu quelqu’un. Et les gens ont la surprise d’apprendre que la Bible – le livre qui est, selon les chrétiens, le fondement de la foi – ne parle nulle part du paradis (ou du ciel) comme étant la destination finale des personnes sauvées.

Pourtant, il y a une réponse à la question de la vie éternelle dans ce que la Bible appelle « la résurrection des morts ». C’est également la réponse à la perte de l’accès à l’arbre de vie reflété dans les mythes de différentes cultures. Paul écrit : « Mais maintenant, Christ est ressuscité des morts, il est les prémices de ceux qui sont morts. Car, puisque la mort est venue par un homme, c’est aussi par un homme qu’est venue la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ […] Le dernier ennemi qui sera réduit à l’impuissance, c’est la mort » (1 Corinthiens 15 : 20-22, 26).

Le récit biblique de la lutte que mène l’humanité contre la mortalité est repris partout. Mais parmi ces autres récits, quel est celui qui offre ce genre d’espoir ?