Il est temps de lâcher prise
Pourquoi nos rancunes nous font plus de mal qu’à ceux qui en sont l’objet
Archives de Vision : Les rancunes, qu’elles soient fictives ou bien réelles, donnent souvent lieu à de grandes histoires. Mais, à moins d’apprendre à nous en libérer, il n’y a pas de fin heureuse. (Republié au printemps 2022 à partir de notre numéro de l’été 2020.)
Une histoire d’amour, oui ; une histoire de fantômes, certainement ; un drame puissant, sans aucun doute. Mais on pourrait aussi soutenir qu’au fond, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë est une histoire de rancune et de vengeance. Entre le protagoniste Heathcliff (qui a été maltraité dans son enfance) et divers membres des familles Earnshaw et Linton, les manifestations d’animosité ne manquent pas.
Edgar Linton, qui a épousé Catherine, le grand amour de son rival Heathcliff (et qui tient celui-ci pour responsable de sa mort), tente d’expliquer à sa fille les mauvaises actions de Heathcliff. La narratrice rapporte la réaction de celle-ci : « Miss Cathy — qui ne connaissait que ses petites désobéissances […] — fut stupéfaite de cette noirceur d'âme capable de couver et de dissimuler une vengeance pendant des années, de poursuivre méthodiquement ses plans sans jamais être visitée par le remords. »
Les rancunes et la vengeance jouent souvent un rôle central dans la fiction du XIXe siècle, quand le roman était encore un genre littéraire relativement récent ; on peut citer, par exemple, des œuvres de Charles Dickens, George Eliot, Herman Melville et d’Alexandre Dumas. Des auteurs plus récents, d’Agatha Christie à Stephen King, ont eux aussi exploité le thème de la rancune et de la vengeance pour certaines de leurs intrigues.
Les exemples ne manquent pas non plus dans la vraie vie, certains à grande échelle. Il existe depuis plus d’un siècle un fort ressentiment entre le Japon et la Corée du Sud, en partie dû à l’annexion de la péninsule coréenne par le Japon en 1910. De nombreuses rancunes ont une durée de vie encore plus longue. Un sondage YouGov réalisé en 2014 indiquait que 13 % des Américains tenaient encore rancune à la Grande-Bretagne parce que cette dernière s’était opposée à leur indépendance en 1776.
Pour définir la rancune de manière simple, on peut dire qu’il s’agit d’un sentiment négatif envers quelqu’un en raison de quelque chose que cette personne a fait (ou est perçue comme ayant fait) par le passé. Il s’agit d’un ressentiment persistant, trouvant souvent sa source dans une insulte, une blessure ou quelque autre affront. Le vocabulaire que nous employons autour de la rancune met en évidence cette longévité : nous parlons de « garder », de « porter », d’« entretenir » ou de « nourrir » une rancune. Les termes courants apparentés, tels que « ressentiment », « amertume », « grief » et « malveillance », indiquent d’autres traits qui peuvent être présents à des degrés divers. Alors qu’Edgar Linton et d’autres personnages des Hauts de Hurlevent présentent certains de ces traits, Heathcliff, lui, s’y adonnait avec passion.
Il n’est pas le seul. Il ne faut, par exemple, parcourir que quelques pages dans la Bible avant de lire la description du premier meurtre. Caïn fut irrité que, pour des raisons non précisées, son offrande n’ait pas plu à Dieu. Celle de son frère Abel, en revanche, fut agréée. Bien que Caïn ait eu l’occasion de régler le problème, il choisit au contraire d’alimenter sa colère. Le ressentiment de Caïn naquit du sentiment d’avoir été lésé. La chronologie n’est pas précisée, mais il en vint à donner libre cours à la rage qui le consumait et, probablement par jalousie, assassina Abel.
Sur une voie dangereuse
La rancune peut naître d’une cause perçue comme justifiable, comme les mauvais traitements subis par Heathcliff ou le sentiment d’avoir été lésé qu’éprouva Caïn, mais dans les deux cas l’issue est la même : un monde de souffrance et de douleur.
Nous aimerions croire que, lorsque nous nourrissons duressentiment, c’est à la cible de notre colère que nous infligeons cette douleur. Or, la psychologue écossaise Joanna McParland explique que, en réalité, le sentiment d’injustice nuit à la santé de la personne qui garde rancune. Le sentiment d’avoir subi une injustice peut avoir un impact négatif sur nos pensées et nos émotions. D’autre part, elle constate que, si avoir subi de mauvais traitements ou avoir manqué une promotion peut être injuste, le fait d’entretenir un tel sentiment d’injustice pendant une période prolongée peut aggraver des affections physiques douloureuses.
Les recherches menées par le psychiatre Erick Messias et ses collègues du Medical College of Georgia sont parvenues à une conclusion similaire : « Dans leur ensemble, nos découvertes réaffirment le rôle des facteurs psychologiques, tels que le fait de garder rancune, dans l’enchaînement causal aboutissant à diverses pathologies, plus précisément les problèmes cardiovasculaires, les ulcères gastro-duodénaux et les troubles douloureux. »
« La colère chronique vous plonge dans une réaction de combat ou de fuite, qui entraîne de nombreux changements au niveau de la fréquence cardiaque, de la tension artérielle et de la réponse immunitaire. Ces changements, à leur tour, entraînent un risque accru de dépression, de maladies cardiaques et de diabète, pour ne citer que quelques pathologies. »
Malgré le tort personnel qu’elles causent et la logique défaillante et autodestructrice qu’il y a à entretenir des rancunes, certaines personnes les nourrissent dans l’espoir d’avoir un jour l’occasion d’exercer leur vengeance, comme le fait Heathcliff. D’autres peuvent diriger leur rage contre des personnes qui sont décédées ou avec lesquelles elles ont perdu le contact depuis de nombreuses années ; dans ce cas, les représailles ne sont même pas possibles. Il peut aussi arriver que, pour maintenir la paix au sein d’une relation, nous gardions notre ressentiment au fond de nous-mêmes. Pourtant, le fait de ne rien en dire ne suffira pas à limiter les dégâts si cette rancune continue de se tapir sans être maîtrisée dans notre esprit.
La vérité est que, quelle que soit la raison pour laquelle, ou la manière dont, nous dirigeons une rancune contre autrui, cette rancune se retournera simplement contre nous et nous rongera de l’intérieur ; sans nous en rendre compte, nous devenons les artisans de notre propre destruction. L’on dit souvent que s’accrocher aux rancunes et au ressentiment, c’est comme boire du poison en espérant que l’autre personne tombe malade.
Alanis Morissette exprime une idée semblable dans sa chanson intitulée « This Grudge » [« Cette rancune »]. Elle y détaille l’ampleur du ressentiment qu’elle a porté pendant des années avant de se demander à qui cela fait désormais du mal, qui en reste prisonnier et qui en est torturé.
S'y accrocher
Les rancunes sont courantes. Il semble que nous aimions les garder mais pourquoi donc ? Pourquoi choisir de garder une plaie ouverte et suppurante, en nous empêchant de guérir et d’aller de l’avant ?
Comme tant de modes de pensée, cela peut être une simple question d’habitude. Nos réactions face à certaines situations sont souvent des réponses apprises ; nous observons les réactions des autres et les imitons sans réfléchir. À force, cela devient notre propre comportement et, avec la répétition, se transforme en réponse privilégiée du cerveau, en voie neuronale de prédilection — le chemin de moindre résistance.
En outre, le désir de justice peut aussi nous rendre réticents à renoncer à nos rancunes ; nous aurions le sentiment de laisser l’autre partie s’en tirer à bon compte. Dans la nouvelle « culture de l’effacement » [“cancel culture”], ceux qui disent ou font quelque chose — ou dont on rapporte qu’ils ont dit ou fait quelque chose — que d’autres réprouvent se voient ostracisés et traités comme s’ils n’existaient plus, comme s’ils avaient été effacés, tandis que la rancune, elle, demeure. De nombreux adolescents ont été la cible d’un tel traitement de la part de leurs pairs.
L’ancien président des États-Unis, Barack Obama, a fait remarquer dans une interview donnée en 2019 : « J’ai parfois maintenant le sentiment que, chez certains jeunes – et les réseaux sociaux amplifient ce phénomène – il existe cette idée : “ Ma manière de contribuer au changement consiste à porter des jugements aussi sévères que possible sur les autres, et c’est tout. ” » Et il a ajouté : « Si vous vous contentez de jeter des pierres, vous n’irez probablement pas très loin. C’est facile à faire. »
Pour ceux qui croient que le monde devrait être juste et équitable, accepter le fait que la vie est bien souvent injuste peut entraîner une certaine dissonance cognitive lorsqu’ils ont du mal à lâcher prise. L’injustice et l’inégalité existent dans le monde entier. En revanche, bien que nous puissions souvent contribuer positivement à soulager les maux sociaux, les rancunes, elles, sont improductives.
Une rancune peut aussi aller de pair avec un sentiment d’identité qui nous aide à nous définir. Nous en venons à nous définir comme des victimes et à chercher du réconfort et de la compassion, en nous-mêmes comme auprès des personnes avec qui nous partageons cette peine et cette douleur. Mais nous accrocher au ressentiment n’apporte ni guérison, ni bien-être, ni paix intérieure. Nous y trouvons moins le réconfort et la joie que le désespoir et la destruction.
Peu importe que l’offense qui nous pousse à garder rancune soit réelle ou imaginaire, le simple fait de l’entretenir nous maintient dans une posture de victime. Pourtant, selon Frederic Luskin, fondateur du Stanford Forgiveness Project [« Projet de Stanford sur le pardon »], « Chacun de nous est capable d’apprendre à gérer ses blessures et ses douleurs. […] Nous n’avons pas à raconter sans fin des histoires de victimisation. »
« De nombreuses personnes tentent, sans succès, de gérer des situations de vie douloureuses en créant et en entretenant des griefs au long cours. Or elles finissent par accorder trop de place, dans leur esprit, à la blessure. »
Lâcher prise
Comment sortir du désert mental toxique du ressentiment que nous pouvons habiter ? La clef pour échapper aux issues auxquelles mènent les rancunes consiste à prendre conscience que nous avons le choix. Nous pouvons choisir notre manière de réagir et de répondre, notre manière de penser, notre vision du monde, mais aussi notre propre perception de nous-mêmes et notre façon d’entrer en relation avec les autres.
Inévitablement, nous serons à certains moments offensés et blessés, intentionnellement ou non, mais rien ne nous oblige à rester les victimes d’un état d’esprit négatif et destructeur. Nous pouvons recadrer la situation, modifier l’histoire que nous nous racontons à nous-mêmes, et adopter une autre manière de penser. Cela inclut le fait d’accepter que nous ayons pu nous tromper et que nos hypothèses sur les motivations de l’autre personne soient peut-être très éloignées de la réalité. Nous avons trop facilement tendance à justifier à la fois notre droit à être offensés et notre réponse à cette offense, en choisissant de ne voir les choses que de notre propre point de vue, comme l’a fait Caïn. Nous n’avons aucun mal à échafauder dans notre esprit un dossier contre ce qu’une personne a dit ou fait pour nous blesser. Et si nous admettions qu’il nous arrive d’être trop sensibles, de surinterpréter les choses, voire que nous avons tout simplement mal compris ?
Nous devons peut-être aussi accepter que nos personnalités varient considérablement et que nous avons tous vécu des expériences différentes ; par conséquent, ce qu’une autre personne percevra comme une remarque ou une action anodine, sans penser à mal, pourra nous offenser. Bien entendu, cela fonctionne dans les deux sens : nous voulons avoir le bénéfice du doute et être pardonnés quand nous commettons une erreur, donc nous devrions être prêts à faire preuve de la même courtoisie envers les autres.
Les événements horribles et éprouvants font partie de la vie. Nous ne naissons pas équipés d’un interrupteur mental qu’il suffirait d’actionner pour « passer à autre chose ». C’est pourquoi les conseils d’autrui, qui se bornent à nous dire de pardonner et de « nous en remettre », peuvent sembler banals, comme si ces personnes n’avaient pas pris au sérieux ce que nous avons traversé. Et en effet, nous avons tous parfois besoin de parler d’une expérience bouleversante, d’exprimer des souffrances bien réelles, puis de recevoir une réponse empathique et attentionnée. Il est aussi possible qu’à certains moments nous ayons besoin de l’aide d’un professionnel pour faire face à ce que la vie nous impose, étant donné que chercher à refouler nos sentiments peut faire plus de mal que de bien. De la même manière, l’oubli n’est pas toujours possible ni même recommandé. Par exemple, si nous avons été victimes d’un crime, nous pouvons tirer les leçons de certains aspects de la situation afin de mieux assurer notre sécurité à l’avenir. Tout est clairement une question de mesure.
Cependant, nous savons aussi que ceux qui recourent à la vengeance pour tenter de redresser des torts, comme le fait Heathcliff, laissent très peu de place au pardon et à la réconciliation, ou à la compréhension du point de vue de l’autre.
« Quelle que soit la manière dont le pardon vous aide à avancer, les données scientifiques à ce jour sont claires : abandonner vos rancunes vous sera bénéfique. »
Mais qu’en est-il des situations si claires que nous pouvons être assez sûrs que l’offense a été commise de manière délibérée et malveillante ? Garder de la rancune peut donner un sentiment de contrôle, comme si nous ne nous laissions plus malmener par les autres. Mais ce n’est qu’une illusion, laquelle, comme nous l’avons déjà vu, ne fera à long terme que nous nuire, puisque nous nous infligeons les effets négatifs d’un mode de pensée destructeur. Par conséquent, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, au lieu de nous accrocher à une rancune, nous devrions faire le contraire.
Vers une issue positive
Nous ne pouvons ni contrôler ni modifier bien des choses dans la vie, mais, pour la plupart d’entre nous, notre manière de penser et de réagir relève de l’autorégulation. Adopter cette approche nous donnera une nouvelle identité : non plus celle d’une victime blessée ayant besoin de réconfort, mais celle d’une personne forte qui a réussi à dominer ses émotions et parvient à s’élever au-dessus des petites contrariétés de la vie. En effet, la plupart des rancunes prennent leur source dans des atteintes qui sont en réalité mineures.
L’histoire de Caïn est celle d’une injustice perçue qui a conduit le frère offensé à commettre un meurtre. Mais nous pouvons aussi nous tourner vers la Bible pour y trouver un exemple d’offense réelle. Il s’agit dans ce cas d’une injustice sans équivoque, ayant elle aussi de graves conséquences, mais dont l’issue n’aurait pas pu être plus différente.
Le récit nous dit que le patriarche hébreu Isaac, devenu un vieil homme à la vue défaillante, voulait accorder sa bénédiction à l’aîné de ses fils jumeaux, Ésaü, qui était donc son héritier légitime. Mais le cadet des jumeaux, Jacob, eut recours à la ruse pour obtenir la bénédiction d’Isaac, laquelle lui garantissait, entre autres, des serviteurs, du grain, du vin et surtout l’ascendant sur son frère. Par conséquent, Ésaü se mit à haïr Jacob et se jura de le tuer. Jacob prit alors la fuite et ne revint pas avant vingt ans.
Ésaü, quand il apprit le retour imminent de son frère, accompagné de ses épouses, de ses enfants et d’une richesse considérable, partit à sa rencontre avec quatre cents hommes. Les années écoulées lui avaient donné tout le temps de ressasser le mal que Jacob lui avait fait, de développer une rancune pleinement formée et de préparer sa revanche. Ainsi, quand Jacob vit Ésaü approcher avec sa suite, il craignit pour sa vie et celle de sa famille. Mais au contraire, Ésaü se précipita vers son frère et l’embrassa, et les deux frères se retrouvèrent en pleurant. Nous n’avons pas les détails du cheminement de la pensée d’Ésaü au cours de toutes ces années, mais il est clair qu’il était passé à autre chose, avait pardonné et avait lâché prise.
Une issue aussi positive est à la portée de chacun de nous.
« La vie me paraît trop courte pour la passer à entretenir la haine ou à enregistrer les torts. »
Dans un article consacré à la rancune et au pardon, des chercheurs du Hope College, dans le Michigan, concluent que « même si l’on ne peut pas effacer les torts subis dans le passé, cette étude suggère que, si les personnes élaborent, au sujet de leurs offenseurs, des schémas de pensée axés sur le pardon plutôt que sur l’absence de pardon, elles peuvent devenir capables de modifier leurs émotions, leurs réponses physiologiques ainsi que les conséquences, pour leur santé, d’un passé qu’elles ne peuvent pas changer. »
La prochaine fois que nous subirons une injustice, réelle ou perçue, il est tout à fait naturel que la plupart d’entre nous ressentent un mélange d’émotions négatives. La question est la suivante : que se passera-t-il ensuite ? Prendre conscience que nous avons le choix, que nous pouvons orienter nos réponses émotionnelles, est une étape essentielle pour éviter la douleur et la souffrance auxquelles mènent les rancunes, souvent pour les autres, mais toujours pour nous-mêmes. Heathcliff s’est précipité tête baissée sur cette voie vers l’anéantissement, et Caïn a provoqué sa propre chute. Ésaü, qui avait largement de quoi garder rancune, a choisi une voie différente, celle qui a conduit au pardon.
Allons-nous nous retrouver coincés dans une ornière mentale, incapables d’en sortir ou allons-nous nous en libérer et prendre la direction opposée ? Les offenses peuvent nous conduire à nous accrocher à nos griefs et, ainsi, à nous faire du mal ainsi qu’aux autres ; ou bien elles peuvent nous amener à lâcher prise et à créer une occasion de guérison et de croissance. Le choix nous appartient.