Le coût de votre café
Savez-vous d’où vient votre cappuccino ?
La plupart des habitants du monde développé bénéficient du luxe et du privilège de prendre la plupart des choses pour acquises. Cependant, notre confort est souvent bâti aux dépens d’autrui.
Au moins deux milliards de tasses de café sont bues chaque jour, ce qui en fait l’une des boissons les plus populaires au monde. Mais cette popularité ne date pas d’hier. En 1730, le compositeur baroque Johann Sebastian Bach a écrit un opéra comique miniature à la gloire du café : « Si trois fois par jour je ne peux pas boire ma petite tasse de café, alors dans mon tourment, je deviendrais comme une chèvre rôtie. […] Ah ! comme le café a bon goût ! Plus agréable que mille baisers […] ».
Dans la « Cantate du café », largement connue sous cette appellation, le personnage de Bach ne s’interroge jamais sur l’origine de sa boisson favorite. Pourtant, les caféiers ne poussent pas sous le climat tempéré de Leipzig, où vivait alors le compositeur, ce qui signifie qu’il fallait importer le café.
Il en est toujours de même pour la plupart d’entre nous aujourd’hui. Nous sommes peu nombreux à prendre le temps – peut-être alors que nous attendons justement au café d’être servis – de nous demander d’où vient notre boisson du matin. Nous pourrions être surpris du nombre d’ingrédients qui pourraient venir d’un même continent.
Imaginons une tasse de café.
Les grains de café peuvent avoir poussé en Ouganda, tandis que le chocolat au sommet de votre capuccino pourrait bien avoir été récolté dans les forêts de cacaotiers en Côte-d’Ivoire. Le couvercle en plastique et le revêtement hydrofuge dérivent sans doute de pétrole extrait sur le territoire de l’une de nombreuses nations productrices de pétrole, comme l’Algérie ou le Cameroun. Le biscuit dont vous vous emparez comme d’une récompense spontanée est susceptible de contenir le même cacao ivoirien, ainsi que de l’huile de palme en provenance du Nigéria et un édulcorant alternatif, tel que du sirop de sorgo, qui lui vient d’Éthiopie. Les phosphates qui ont fertilisé les graines dont est constituée la farine proviennent sans doute du Maroc. Les noix de cajou que vous saisissez d’un air coupable pour tenter de compenser le biscuit pourraient bien venir de Côte-d’Ivoire ou de Tanzanie. Le personnel du café écrit votre nom sur le gobelet, en faisant (encore) une faute sur votre nom, avec de l’encre fabriquée, peut-être, à partir de pétrole extrait en Angola ou en Libye.
Quid du téléphone mobile avec lequel vous réglez ce petit plaisir ? Il fonctionne grâce au coltan, qui pourrait bien provenir de mines situées en République démocratique du Congo.
Bien entendu, les composants de votre dose du matin ne proviennent pas forcément d’Afrique, mais ils viennent bien de quelque part, et probablement pas d’une source locale. Ainsi va notre monde capitaliste mondialisé. Des produits de toutes sortes traversent le monde entier pour atterrir dans votre panier de courses, si cela est plus avantageux que de les fabriquer ou de les obtenir plus près de chez vous. Là encore, ce phénomène n’a rien de nouveau. Le commerce international représente depuis des siècles une partie essentielle de l’activité humaine. Il est fort probable que Bach a écrit sa cantate à une époque où l’importation de biens provenant du reste du monde étaient déjà un phénomène courant.
Nous remarquons rarement la trace du commerce international dans notre vie quotidienne, si bien que nous n’avons sans doute pas conscience que ce système a tendance à privilégier quelques-uns au détriment du plus grand nombre.
Riche mais pauvre
L’Afrique est un paradoxe en soi. D’un côté, c’est un immense continent, plus vaste que l’Europe, la Chine et les États-Unis réunis. Il regorge de précieuses ressources naturelles : pétrole, gaz, or, argent, uranium, diamants, platine, coltan, phosphates et bien d’autres. Il est aussi riche en ressources humaines, avec une population quasiment aussi nombreuse que celle de la Chine ou de l’Inde. Et pourtant, les pays africains font généralement partie des plus pauvres au monde. Le classement établi par Global Finance pour l’année 2021 indique que, parmi les 30 pays les plus pauvres, 25 se situent en Afrique. Le pays le mieux classé du continent, la Guinée équatoriale, est 76ème sur une liste de 194 pays.
« L’Afrique compte pour 13 % de la population mondiale, mais seulement 2 % du produit intérieur brut cumulé ; et pourtant, elle recèle 15 % des réserves en pétrole brut, 40 % des réserves d’or et 80 % des réserves de platine. »
Selon le journaliste Tom Burgis, le continent africain est « à la fois le plus pauvre au monde et, potentiellement, le plus riche. »
Les raisons en sont multiples et excessivement complexes. On cite souvent les défaillances actuelles au niveau des infrastructures, les défis environnementaux et la corruption politique. Tous ces facteurs y contribuent, sans aucun doute, mais il est de plus en plus clair que les causes proviennent de nettement plus loin. Tout a commencé il y a plusieurs siècles quand le commerce international s’est immiscé sur le continent et l’a irrémédiablement transformé, avec des conséquences désastreuses pour une multitude de peuples et de cultures. D’autant plus que, derrière ces pratiques, se trouvent des principes que nous continuons à mettre en avant aujourd’hui.
Le commerce mondial en Afrique a commencé à une large échelle à la fin du XV° siècle. Les marchands portugais mirent le cap vers le sud et découvrir une société puissante, stable et riche sur la côte ouest de l’Afrique centrale : le royaume du Congo. Comme les autres sociétés africaines de l’époque, le Congo pouvait se flatter d’avoir un gouvernement fort et un système judiciaire efficace, ainsi qu’un service public élaboré et un système d’impôts. Ce royaume s’adonnait déjà au commerce au niveau local, y compris en réduisant des êtres humains en esclavage ; cependant, l’arrivée des Européens entraîna un immense saut d’échelle, si bien que les règles du jeu furent rapidement modifiées.
Les marchands venus d’Angleterre, d’Espagne, de France et des Pays-Bas succédèrent bientôt aux Portugais pour faire du commerce avec les peuples africains à travers tout le continent. Ils cherchaient de l’or, du cuivre, des étoffes tissées et d’autres objets de valeur. Mais les découvertes aux Amériques – et en particulier des millions d’hectares de terres prétendument vierges prêtes à être exploitées – entraînèrent un besoin en main d’œuvre. Les Européens répondirent largement à ce besoin en achetant ou en réduisant en esclavage des êtres humains auprès de marchands congolais ou d’autres peuples africains. En échange, les Européens leur offraient des étoffes, des outils, des bijoux et de la monnaie dans la devise locale (souvent sous la forme de coquillages). La demande des Européens en esclaves africains se mit à croître quand ils comprirent à quel point ces derniers étaient avantageux.
Pour mettre en relief la barbarie des débuts du commerce d’esclaves, l’historien Adam Hochschild cite une lettre, écrite en 1526, par le souverain congolais Afonso Ier au roi du Portugal : « Chaque jour les marchands enlèvent notre peuple : des enfants du pays, les fils de nos nobles et de leurs vassaux, et même des membres de notre propre famille […]. Cette corruption et cette dépravation sont tellement généralisées que notre pays est en entièrement dépeuplé. »
L’impact sur le Congo a été double et a été annonciateur de ce qui attendait les sociétés du reste de l’Afrique. Tout d’abord, les Congolais éprouvèrent du ressentiment face à la violence de l’asservissement et y répondirent par une série de révoltes qui déstabilisèrent la monarchie congolaise (et la rendirent plus vulnérable aux influences extérieures). D’autre part, la demande de la part des Européens était telle qu’ils inondèrent le marché avec des nzimbu locaux, à savoir la devise sous forme de coquillage, ce qui eut pour conséquence une inflation galopante et l’effondrement du royaume au début du XVIII° siècle, à peine plus de 200 après l’arrivée des premiers Portugais.
La dynamique de pouvoir
Les méfaits du commerce d’esclaves transatlantique sont largement documentés et s’étendent bien au-delà de son immoralité fondamentale. Les sociétés africaines ont aussi souffert de l’échelle de ce type commerce et (de façon critique) de sa nature inégalitaire. Cependant, cette inégalité se manifestait aussi clairement dans d’autres types de commerce. L’on pourrait penser que l’accroissement de la demande en biens africains aurait pu être une bonne chose ; au contraire, cela s’est avéré désastreux pour les nations africaines et constitue l’une des raisons majeures pour lesquelles le développement économique de l’Afrique a pris un tel retard par rapport au reste du monde.
Pour dire les choses simplement, pendant plusieurs siècles les Européens ont constamment « gagné » dans les échanges avec les sociétés africaines. Grâce à leurs navires plus avancés, par exemple, ils étaient en mesure de mieux prendre la mesure de la demande des consommateurs au niveau des marchés mondiaux, à travers l’Europe, les Amériques et l’Asie. En exploitant cet avantage, ils étaient en capacité d’imposer les conditions de la relation commerciale.
Leur accès aux différents marchés leur permettait aussi de se montrer plus durs en affaires. Les marchands européens avaient l’embarras du choix parmi les produits proposés par les commerçants africains locaux ; à l’inverse, ils étaient en mesure de restreindre leur gamme de produits présentés en échange. Comme l’explique l’historien Walter dans son ouvrage How Europe Underdeveloped Africa, ils sélectionnaient les produits destinés à l’exportation : « Lin hollandais, fer espagnol, étain anglais, vins portugais, cognac français, perles de verre vénitiennes, mousquets allemands ». Ils proposaient même des articles indésirés qui ne se se seraient jamais vendus sur les marchés européens.
« De vieux draps, des uniformes mis au rebut, des armes à feu dépassées au niveau technologique, et tout un bric-à-brac de babioles trouvaient des marchés garantis en Afrique. »
Par ailleurs, les marchands européens payaient trop souvent avec la monnaie locale de coquillages. Cette monnaie n’avait aucune valeur à leurs yeux mais pouvait être facilement récoltée dans d’autres parties du monde ; par exemple, les Portugais en ramenaient des cargaisons entières du Brésil, par exemple. Il n’y avait, en théorie, aucune limite au montant de devise destiné à circuler, ce qui a entraîné une inflation considérable au moment où la demande en biens africains est montée en flèche.
Cette monnaie locale nuisait aussi à l’Afrique d’une autre manière. Les sociétés africaines, quand elles achetaient des biens européens, les échangeaient typiquement contre des ressources naturelles, dont de l’or. Quand leur monnaie de coquillages se mit à perdre rapidement de la valeur, celle des métaux précieux augmenta et, de ce fait, était en mesure de produire de nouveau de la valeur sur de nombreux autres marchés à travers le monde. À long terme, cela signifie que les Européens accumulaient des biens ayant une valeur durable, tandis que ceux reçus en échange par les sociétés africaines connaissaient une dévaluation rapide.
Les marchands européens proposaient aussi des biens qui se recoupaient avec ceux déjà produits par les sociétés locales, sachant que les produits africains étaient souvent de qualité supérieure, ou à tout le moins équivalente, à celle des biens importés. C’est au niveau de l’échelle que les Européens avaient l’avantage. Comme le décrit Rodney, « les métiers à tisser africains pour le coton étaient petits, les hauts-fourneaux pour le fer étaient petits, et les poteries étaient lentement façonnées à la main et non sur un tour ». L’avance technologique des Européens leur permettait de produire en plus grande quantité, et surtout pour moins cher. Les autochtones africains virent les avantages des étoffes bon marché – pourquoi passer des heures sur un métier à tisser alors que vous pouvez directement acheter l’étoffe à bas prix ? Le résultat fut que l’industrie locale en pâtit. La même dynamique est à l’œuvre de nos jours. Vous et moi pouvons facilement acheter des appareils électroniques ou des vêtements à bas prix, fabriqués dans des pays où la production et la main d’œuvre ne coûtent rien. Ce sont nos propres industries locales qui en sortent toujours perdantes.
De manière encore plus spectaculaire, le commerce d’êtres humains a eu des conséquences catastrophiques pour l’Afrique, à l’avantage des Européens. Au niveau purement économique, les Européens gagnaient un article de valeur – un être humain – qui pouvait travailler à peu de frais mais aussi continuer à produire de la valeur en donnant naissance à des générations futures d’esclaves pour un coût tout aussi faible. Les sociétés africaines perdirent la plupart de leurs membres les plus capables et en meilleure santé, ce qui leur fit du tort dans l’immédiat, mais les priva aussi de leurs générations futures. L’esclavage dégrada aussi les relations au niveau local, fragmenta les sociétés, déstabilisa les gouvernements et permit aux négriers d’acquérir leurs marchandises à des prix défiant toute concurrence. Cette perte en capital humain contribua très fortement à entraver le développement de l’Afrique.
Comme l’explique le journaliste polonais Ryszard Kapuściński, « L’Afrique, persécutée et sans défense, fut dépeuplée, détruite et ruinée. D’immense étendues du continent furent désertées ; une steppe stérile supplanta ce qui avait été autrefois des contrées florissantes et ensoleillées. » Les conséquences se font toujours sentir aujourd’hui. L’universitaire Nathan Nunn, dans son étude révolutionnaire publiée en 2008, a démontré que « les pays africains qui sont aujourd’hui les plus pauvres sont ceux où le plus d’esclaves ont été prélevés. »
Pas de pénurie d’égoïsme
Dans le fond, les motivations des marchandes européens étaient simples. Ils cherchaient le profit et l’ascension dans leur propre pays, et les esclaves africains représentaient un moyen de parvenir à leurs fins. D’autres facteurs, et en particulier un sentiment croissant de supériorité raciale, étaient en jeu et participaient à faire pencher la balance économique. La nature de l’intérêt personnel des Européens a évolué au fil de temps ; ainsi le commerce d’esclaves a graduellement disparu, tandis que l’appétit pour les autres ressources de l’Afrique (or, diamants, pétrole) se mit à croître et à prendre des formes plus contraignantes, autoritaires et impérialistes. Alors que d’autres pays s’y joignirent, et particulier la Belgique, les États-Unis et la Chine, l’écart de richesse entre l’Afrique et le reste du monde ne fit que croître. De nos jours, cinq siècles après le début de l’exploitation, les égoïsmes au niveau international sont toujours en lice, tandis le continent pillé lutte toujours pour se remettre debout.
Il convient cependant de noter que la tendance à favoriser ses intérêts personnels était manifeste des deux côtés. Le souverain congolais Afonso Ier constatait avec quel enthousiasme son propre peuple s’était lancé dans ce commerce attrayant : « Nombre de nos sujets convoitent ardemment les marchandises portugaises que vos sujets ont apporté dans nos contrées. Pour satisfaire ces appétits désordonnés, ils s’emparent de nombre de nos sujets noirs et libres. »
« Une avidité monstrueuse pousse nos sujets, même ceux qui sont chrétiens, à s’emparer de membres de leur propre famille, ainsi que de la nôtre, pour faire des affaires en les vendant comme captifs. »
En parlant d’une rencontre avec les Européens largement ultérieure, le romancier nigérian Chinua Achebe indiquait que « l’homme blanc […] avait construit une maison de commerce, et pour la première fois l’huile de palme et les noyaux devinrent des objets de grand prix, et l’argent coula à flots dans [le village]. » Tout le monde entendit l’appel du profit immédiat.
Cependant, l’identité des gagnants économiques, jadis et à présent, ne fait aucun doute. L’Europe et l’Amérique du Nord ont tiré une richesse considérable de l’Afrique. Le philosophe politique et psychiatre Frantz Fanon déclarait en 1961 : « Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s'est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. ».
Les États-Unis en ont aussi largement profité. En 1926, pour la modique somme de six centimes l’acre, le fabricant américain de pneus Harvey Firestone obtint un bail de 99 ans sur importante parcelle de terrain au Libéria – un petit pays de l’Afrique de l’Ouest fondé au XIX° siècle comme une colonie pour des Afro-américains libres et libérés, qui y avaient été souvent « rapatriés » de force. Il fit de ce terrain la plus vaste plantation de caoutchouc au monde. Si cette opération apporta des emplois et des revenus au Liberia, elle bénéficia essentiellement à Firestone, à son État d’origine, l’Ohio, situé à 8 000 kilomètres de là, et à l’industrie automobile américaine. De nos jours, Global Finance classe le Libéria comme le neuvième pays le plus pauvre au monde.
Concernant la colonisation belge du Congo, le journaliste Howard W. French affirme que l’opération était motivée par « la cupidité à l’état pur et un manque criant de que nous appellerions de nos jours humanité ».
Et ce n’est pas tout. French décrit « un drame récurrent en Afrique, où l’avidité du monde extérieur pour une quelconque matière première, que ce soit le caoutchouc, le bois de construction, le cacao, le coton, l’uranium ou le pétrole, déstabilise complètement une société et précipite sa désintégration. » Comme nous l’avons vu précédemment, la plupart des téléphones mobiles actuels font usage du coltan, qui provient largement de mines situées en République démocratique du Congo. L’on pourrait penser qu’une ressource aussi précieuse aurait pu apporter la prospérité ; mais le secteur est structuré d’une telle manière que le peuple congolais n’en tire aucune prospérité. Selon le classement établi par Global Finance en 2021, la République démocratique du Congo est le sixième pays le plus pauvre au monde.
Nous l’avons aussi mentionné précédemment : d’autres facteurs entrent en jeu, la corruption politique n’étant pas le moindre ; mais il n’en reste pas moins que les échanges commerciaux favorisent constamment une partie au détriment de l’autre. Inévitablement, c’est celui qui a plus de pouvoir qui fait la pluie et le beau temps.
Vous pourriez dire : « Ainsi va la vie. Il y a des gagnants, et il y a des perdants. Si les sociétés africaines font de mauvaises affaires, alors elles doivent supporter le coût de ces décisions. » Pourtant, nous devons nous interroger : à quel point ce modèle est-il soutenable ? Ne devrions-nous pas aspirer à quelque chose de mieux ? Il est clair que le monde se porterait mieux si l’Afrique connaissait une situation économique florissante. Il n’est assurément pas souhaitable que les pays africains s’écroulent, comme cela s’est déjà produit à de multiples reprises, au bénéfice des profits internationaux. Il est certain que le meilleur rôle que le deuxième continent le plus vaste au monde n’est pas de se contenter de servir de mine de ressources pour le reste du monde.
Et pourtant, le capitalisme basé sur les profits serait bien capable d’affirmer le contraire.
« L’accumulation de capital se concentra de plus en plus dans d’autres régions du monde, tandis que l’Afrique de l’Ouest ainsi que l’Afrique du Centre-Ouest étaient, au début du XIX siècle, très fortement désavantagées pour accéder au capital nécessaire pour financer les investissements et la croissance économique. »
Comme le souligne l’historien Toby Green, l’expérience de l’Afrique « est en opposition avec les théories économiques en vogue. Curieusement, en dépit de toutes les preuves indiquant que l’augmentation du commerce mondial ne contribue pas à répartir les richesses équitablement, les économistes conventionnels du XXI siècle considèrent souvent que l’intensification des échanges commerciaux accroît la prospérité à travers la croissance du « marché » et que cette richesse finit par ruisseler. » Ce n’est pas ce qui s’est produit en Afrique, pas plus que ce qui s’y produit actuellement.
Un autre historien, Martin Meredith, va plus loin en observant que les gouvernements occidentaux sont peu disposés à apporter leur aide, même en suivant des processus qui permettaient de brider les excès du capitalisme : « Déterminés à protéger leurs propres producteurs, les pays industrialisés ont mis en place un système de subventions et de barrières tarifaires ayant un effet paralysant sur les producteurs africains ». Les barrières tarifaires vont à l’encontre des principes de la concurrence libre et non faussée, mais elles ne font que prouver que le capitalisme ne dispose pas des outils pour résoudre ses propres problèmes. Et il n’y a pas que l’Afrique qui en souffre ; de par le monde, le capitalisme ne semble garantir que l’augmentation sans fin des inégalités.
Les cerises de café, qui sont le fruit du caféier, ne sont récoltées qu’à pleine maturité pour obtenir un goût le plus sucré possible. Chaque cerise contient généralement deux graines vertes, ou grains de café, qui deviennent bruns une fois grillés. Les fermiers africains peuvent gagner une somme aussi faible qu’un centime pour un cappuccino qui vous coûtera 4 dollars.
Ces problématiques se heurtent aux principes fondamentaux des sociétés occidentales. La liberté, la poursuite du bonheur individuel, la liberté d’entreprendre : tous ces principes sont inscrits dans le système de commerce international. Si nous les plaçons au pinacle, alors l’inégalité et l’iniquité sont des conséquences que nous devrons assumer. Mais cela vaut la peine d’imaginer ce qu’une voie alternative aurait pu être. Les marchands européens auraient pu mieux partager leur savoir, sacrifier certains de leurs profits, renoncer à l’esclavage et accorder des conditions équitables à leur homologues. Ils auraient pu prendre en compte les besoins de l’autre partie. Ils se seraient alors moins enrichis, mais cette considération mutuelle aurait favorisé des sociétés plus fortes et plus saines à travers l’Afrique et sur le long terme, ainsi qu’un ordre mondial plus équitable.
Vous pourriez nous rétorquer que le recul est un outil formidable à condition d’en avoir. Mais ce n’était pas comme si les marchands européens n’avaient pas pu accès à ces éléments. Cela fait des siècles que les sociétés européennes et américaines se prétendent fondées sur les valeurs bibliques, et pourtant elles les ignorent complètement dès qu’il s’agit de commerce. La Bible recommande les échanges équitables, l’égalité et l’honnêteté dans le commerce, et l’attention portée à ceux qui sont moins fortunés. Elle critique l’expansion effrénée du commerce. Elle avertir ceux qui oppressent les pauvres pour augmenter leur propre richesse. S’y trouvent aussi des dispositions pour protéger quiconque ayant subi des pertes financières. Parmi tous les Occidentaux ayant fait état de leur souhait de christianiser l’Afrique, aucun de ces principes ne transparaissait dans les relations qu’ils entretinrent avec les sociétés africaines.
Comment prenez-vous votre café ?
Le café célébré par Johann Sebastian Bach dans sa cantate – ce même café que la plupart de nous apprécient et prennent probablement pour acquis de nos jours – ne représente qu’un mince exemple de la manière dont notre monde, centré sur l’intérêt personnel, est souvent aveugle aux besoins d’autrui. L’Afrique, à plusieurs titres, a fait les frais de cet égoïsme pendant plusieurs siècles, et cela continue encore aujourd’hui. French fait remarquer que « nous nous intéressons à [l’Afrique] principalement quand nous sommes habités par une grossière recherche de notre intérêt personnel ainsi que par l’avidité dans toute sa splendeur ».
« À une certaine époque, ces brefs éveils impliquaient un besoin de caoutchouc ou de coton, d’or ou de diamants, sans compter les millions d’esclaves […] dont la contribution à la richesse de l’Europe et de son Nouveau Monde tant convoité ne font l’objet de quasiment aucune reconnaissance. »
« Aujourd’hui, écrit-il, la récolte est aussi « exotique » qu’avant, mais a été mise au goût du jour de notre époque moderne. L’Afrique nous intéresse pour ses réserves de pétrole offshore […] ou pour ses minerais rares tels que le coltan, qui sert à faire fonctionner nos téléphones et nos PlayStations. » La situation semble insoutenable. Les effondrements économiques répétés, qu’ils soient locaux ou mondiaux, nous avertissent que ce déséquilibre commercial ne pourra pas durer éternellement, même s’il crée beaucoup de richesses pour un petit nombre (comme l’indique aussi la Bible).
Nous devons en avoir conscience dès que nous achetons ou vendons quelque chose – même un simple capuccino – et nous demander s’il n’existerait pas une meilleure voie. Cela nous rappelle les propos de l’auteure britannique Rebecca West, qui écrit dans Agneau noir et faucon gris « il est clair que le [capitalisme] ne nous est pas aussi bénéfique que nous le souhaiterions, et il est clair que l’on ne peut le considérer qu’avec déception, et non admiration. »
Que pouvons-nous souhaiter d’autre ?
Changer nécessiterait une transformation radicale de notre mode de pensée. Comme le préconise Green, un rééquilibrage est susceptible d’impliquer « plus que des décisions “ pragmatiques ” basées sur l’économie politique. Il implique quelque chose de bien plus fondamental, à savoir remettre en question la valeur morale attribuée au système de crédit qui sous-tend l’économie moderne. »
Effectivement, il s’avère que la valeur attribuée au commerce international, et au capitalisme en général, est indigente. Cela nécessiterait des changements au niveau national mais aussi au niveau personnel. Si chaque personne impliquée dans les échanges commerciaux – et cela inclut quasiment tout le monde – agissait dans un esprit de générosité et d’attention à l’autre lors de ses achats et ventes, alors le système fonctionnerait très différemment. Nous verrions l’autre comme un égal, dont les besoins et désirs sont similaires aux nôtres, plutôt que comme une ressource à presser comme un citron pour en tirer le maximum de profit. Nous prendrions en compte les contraintes de l’environnement et sa propre santé. Nous accorderions autant de priorité aux besoins et à la croissance d’autrui que nous le faisons pour nous-mêmes.
C’est un défi de taille, et pourtant c’est la seule option viable. Un changement satisfaisant et durable découlerait sans aucun doute d’un système basé sur ces principes de générosité, d’attention à l’autre et de vue à long terme.