Le prix de la pauvreté

Au-delà du jugement moral

La sagesse ancienne selon laquelle « vous aurez toujours des pauvres avec vous » n'était pas destinée à suggérer que nous devrions accepter l'existence de la pauvreté, mais à attirer l'attention sur notre devoir de prendre soin les uns des autres.

Charlie Munger, vice-président du conglomérat multinational Berkshire Hathaway et ami et partenaire commercial de longue date de Warren Buffett, est mort en novembre 2023 à l'âge de 99 ans. Respecté pour son esprit, sa philanthropie et sa sagesse en matière d'investissement, il avait aidé à transformer Berkshire en « une puissance d'investissement », selon le Financial Times basé à Londres. Lors de la réunion annuelle de 2021 de la Daily Journal Corporation, Munger a minimisé avec réserve les inquiétudes selon lesquelles la politique fiscale des États-Unis pourrait accroître l'inégalité économique dans le pays : « L'inégalité est absolument une conséquence inévitable du fait de mettre en œuvre des politiques qui font qu'une nation devient de plus en plus riche et élèvent les pauvres. Donc, un peu d'inégalité ne me dérange pas », a-t-il dit.

Munger a été plus direct dans une interview de 2019. Voici sa réponse à une question sur les préoccupations politiques concernant l'inégalité : « Les gens qui hurlent à ce sujet sont des idiots. Ça va disparaître tout seul. »

Mais l'inégalité, loin de disparaître, s’est aggravée.

Dans son livre The Price of Inequality : How Today’s Divided Society Endangers Our Future (Le prix de l'inégalité : Comment la société divisée d'aujourd'hui met en péril notre avenir), le lauréat du prix Nobel Joseph Stiglitz dit : « Le 1 pour cent supérieur a les meilleures maisons, la meilleure éducation, les meilleurs médecins et les meilleurs styles de vie, mais il y a une chose que l'argent ne semble pas avoir achetée : la compréhension que leur sort est lié à la façon dont les autres 99 pour cent vivent. »

Les chiffres sont stupéfiants. À travers le monde, environ 3 300 milliardaires possèdent plus de 12 billions de dollars américains (soit 12 trillions en terminologie des États Unis) en richesse, alors que près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 6,85$ par jour. Pour environ 700 millions d'entre eux, la pauvreté extrême signifie lutter pour survivre avec moins de 2,15$ par jour. Les 10 pour cent les plus riches détiennent plus des trois quarts de toute la richesse mondiale. En 1965, selon l'Economic Policy Institute, les PDG « étaient payés 21 fois plus qu'un travailleur typique ». Cet écart de disparité n'a fait que s'élargir depuis ce temps-là : « En 2022, [ils] ont été payés 344 fois plus. » Laissée à elle-même, l'inégalité non seulement n'a pas disparu, mais elle a grandi.

« Voici un fait atroce pour vous : si les dix hommes les plus riches du monde perdaient 99,999 % de leur richesse, ils seraient encore plus riches que 99 % de la population mondiale. »

Ce sont des statistiques frappantes qui vont au-delà d'« un peu d'inégalité». Elles révèlent des pratiques structurelles tissées dans le tissu de notre économie, de notre politique et de notre culture. L'inégalité systémique opère à travers des politiques et des pratiques qui créent des résultats différents pour des groupes différents.

Malgré des décennies d'amélioration dans la réduction de la pauvreté extrême, les progrès ont ralenti depuis 2014, surtout au lendemain de la pandémie de COVID. Les Nations Unies ont fixé des Objectifs de développement durable ambitieux pour mettre fin à toutes les formes de pauvreté et réduire l'inégalité entre les pays et au sein de ceux-ci d'ici 2030, mais des milliards de personnes restent piégées.

Derrière ces chiffres se cachent de profondes différences dans l'expérience humaine et la qualité de vie. Les riches continuent de gagner en influence, en opportunités et en contrôle ; les pauvres font face à des barrières croissantes qui se traduisent par une santé plus précaire, une réussite éducative limitée et des perspectives économiques diminuées.

Le sénateur américain Bernie Sanders souligne cette réalité dans son avant-propos du rapport Inequality Inc. 2024 d'Oxfam : « Les milliardaires deviennent plus riches, la classe ouvrière lutte, et les pauvres vivent dans le désespoir. C'est l'état malheureux de l'économie mondiale. » Cette disparité a créé un cycle où ceux qui ont les ressources financières peuvent investir dans l'avenir de leurs familles, mais ceux qui n'en ont pas luttent pour répondre aux besoins de base, sans même pouvoir penser à construire une richesse générationnelle.

Pourquoi y a-t-il tant de pauvreté ? Les Nations Unies expliquent que le problème « a de nombreuses dimensions, mais ses causes incluent le chômage, l'exclusion sociale et la grande vulnérabilité de certaines populations aux catastrophes, aux maladies et à d'autres phénomènes qui les empêchent d'être productives. »

Les effets d'une inégalité et d'une pauvreté généralisées peuvent s'étendre au-delà des difficultés individuelles ; ils peuvent entraver le progrès économique global et affaiblir les communautés. Lorsque de larges segments de la population ne peuvent pas participer pleinement à l'économie, leur potentiel inexploité est une perte pour tout le monde. L'accès limité à une éducation de qualité, aux soins de santé et aux opportunités économiques empêche les gens de développer leurs talents potentiels, ce qui peut affaiblir la société dans son ensemble.

Quand la pauvreté est devenue un échec moral

Quelles croyances et attitudes permettent à ces inégalités d'exister ? Tout au long de l'histoire, la façon dont une société perçoit ses pauvres a influencé la manière dont elle les traite. Certains ont considéré la pauvreté comme un échec moral ; d'autres comme une fatalité ou un destin ; et d'autres encore comme le résultat d'injustices ou de problèmes sociaux endémiques. Aider les pauvres fait partie intégrante de certaines cultures ; pour beaucoup, c'est considéré comme une obligation morale et un moyen de se rapprocher de Dieu. On a dit aux anciens Israélites qu'« il y aura toujours des indigents dans le pays » (Deutéronome 15 : 11, NEG1979). Ce qui suit cette déclaration suggère qu'ils ne devaient pas simplement accepter ce fait ; au contraire, cela devait les inciter à la générosité personnelle.

« Il y aura toujours des indigents dans le pays, c'est pourquoi je te donne ce commandement : Tu ouvriras ta main à ton frère, au pauvre et à l’indigent dans ton pays. »

Deutéronome 15 : 11, NEG1979

Un biais cognitif qui façonne la vision de la pauvreté pour beaucoup aujourd'hui est l'hypothèse du monde juste. Cette croyance largement inconsciente soutient que les gens reçoivent ce qu'ils méritent dans la vie, que le monde est fondamentalement juste et que tant le succès que l'échec sont mérités. Elle mène à l'opinion discutée précédemment selon laquelle les pauvres ont dû faire quelque chose pour mériter leur condition, que ce soit par manque d'effort, par de mauvais choix ou par des défaillances morales. Au lieu de reconnaître que le système lui-même pourrait être défectueux, le blâme est placé sur ceux qui y sont piégés.

L'idée individualiste de « se débrouiller par ses propres moyens » est liée à cette pensée. Selon Alissa Quart dans Bootstrapped : Liberating Ourselves From the American Dream (S'en sortir seul : Se libérer du rêve américain), l'« illusion sociétale » selon laquelle nous atteignons le succès entièrement par nous-mêmes « repose sur une notion de responsabilité personnelle, ainsi que sur une notion selon laquelle les riches méritent leur fortune ». À l'inverse, « les pauvres et la classe moyenne en difficulté méritent de vivre dans la précarité... Le mythe du bootstrapping (l'auto- suffisance) rejette la faute de l'inégalité sur nos épaules, tandis que nos systèmes défaillants s'en tirent à bon compte ».

« En vérité », écrit Quart, « se débrouiller seul revient à ignorer ou à effacer les rôles de nos parents, de nos enseignants ou de nos tuteurs, ainsi que les rôles de la richesse, du genre, de la race, des biens hérités et de tout un ensemble d'opportunités connexes ».

Les lois anglaises sur les pauvres (English Poor Laws) des XVIᵉ au XIXᵉ siècle ont illustré ces idées fausses sur la pauvreté. Le gouvernement a divisé les nécessiteux en deux catégories : les « méritants » (les personnes âgées, malades ou handicapées) recevaient de l'aide, et les « non-méritants » (valides mais au chômage) ne pouvaient recevoir d'assistance que s'ils quittaient leur foyer pour vivre dans des maisons de travail (workhouses). Cette politique reflétait la croyance que la pauvreté découlait de défaillances personnelles. Les conditions dans les maisons de travail étaient dures et désagréables, de sorte que seuls les plus désespérés acceptaient d’y entrer. Selon l'historien Mark Neuman dans Victorian Britain (La Grande-Bretagne victorienne), la maison de travail, en tant qu'institution, « était conçue comme un moyen de dissuasion qui pousserait les fainéants à travailler honnêtement ».

Au début du XXe siècle, avec le développement des sciences sociales, les chercheurs ont essayé d'expliquer la pauvreté à travers des cadres culturels et psychologiques. Dans les années 1960, l'anthropologue américain Oscar Lewis a développé sa théorie de la « culture de la pauvreté », qui affirmait que les personnes élevées dans la pauvreté développaient des comportements et des valeurs qui les maintenaient cet état, et qu'elles les transmettaient de génération en génération. Bien que des études plus récentes sur les facteurs systémiques et sociaux qui contribuent à la pauvreté aient réfuté cette théorie, celle-ci trouve encore un écho auprès de ceux qui attribuent la responsabilité de la pauvreté aux pauvres eux-mêmes.

« Si nous croyons, même à tort, que les pauvres n'accordent pas d'importance à l'éducation, alors nous fuyons toute responsabilité de corriger les injustices flagrantes en matière d'éducation auxquelles ils sont confrontés. »

Paul Gorski, « The Myth of the " Culture of Poverty ” » (« Le mythe de la culture de la pauvreté »).

La maison de travail victorienne est un vestige du passé, mais sa philosophie morale sous-jacente continue de façonner la politique sociale moderne. Les débats d'aujourd'hui sur les critères d'accès à l'aide sociale, sur les tests de dépistage de drogues pour les bénéficiaires de prestations et sur la prétendue « culture de la pauvreté » font écho à ces préjugés historiques sur les causes profondes de la pauvreté. Alors que ces points de vue persistent, ils masquent une réalité cruciale : les facteurs qui créent et maintiennent l'inégalité économique sont devenus bien plus sophistiqués et difficiles à éviter. Comprendre la pauvreté aujourd'hui nécessite de regarder au-delà de nos suppositions sur la responsabilité personnelle et d'examiner sincèrement les défis auxquels les gens sont confrontés dans leur vie quotidienne.

Piégés dans le système

Dans presque tous les aspects de la vie, les personnes défavorisées font face à des obstacles. Le simple fait d'essayer d'obtenir un compte bancaire, un logement ou un rendez-vous médical peut signifier négocier un labyrinthe de paperasse et de coûts qui s’accumulent. Pour les familles vivant au jour le jour, la charge d'une augmentation de prime d'assurance, de frais bancaires ou d’un pneu crevé peut déclencher une crise en cascade.

Aux États-Unis, les gouvernements des États et le gouvernement fédéral ont dépensé en 2023 plus d'un billion (un trillion, en anglais) de dollars pour des programmes de lutte contre la pauvreté. Cependant, l'argent de tels programmes ne va pas directement à ceux qui en ont besoin. Au lieu de cela, le gouvernement dépend souvent de prestataires tiers privés pour fournir les services essentiels. Dans son livre Poverty for Profit : How Corporations Get Rich Off America’s Poor (La pauvreté lucrative : comment les corporations profitent de la misère aux États-Unis), Anne Kim appelle ces industries « Poverty Inc. ». Elles sont une « vaste collection d'industries qui gagnent leur vie sur le dos des pauvres ». Selon Kim, « l'infrastructure de la pauvreté est une grosse affaire. Et en tant que telle, c'est une composante majeure des barrières systémiques auxquelles les Américains à faible revenu sont confrontés ».

Le secteur bancaire fournit un exemple de ce système à l'œuvre. Dans «Banking and Poverty : Why the Poor Turn to Alternative Financial Services, (Banque et pauvreté : pourquoi les pauvres se tournent vers les services financiers alternatifs)», les rédacteurs de la Berkeley Economic Review écrivent qu'il n'est «tout simplement pas rentable» pour les banques d'offrir des services aux ménages à revenus faibles ou moyens. Les banques répondent à cette menace pour leur rentabilité en imposant des frais pour chaque service qu'elles proposent. En conséquence, de nombreux ménages à faible revenu ne peuvent pas se permettre d'utiliser les banques traditionnelles. Cela les oblige à compter sur des alternatives telles que les services d'encaissement de chèques, qui semblent moins chers mais s'accompagnent de leurs propres coûts élevés. Lorsque les urgences surviennent (un pneu crevé, par exemple), les prêts sur salaire — des avances de fonds sur les prochains chèques de paie — peuvent sembler offrir un soulagement, mais avec des taux annuels effectifs globaux compris entre 300 et 600 %, ils ont un prix écrasant s'ils ne peuvent pas être remboursés presque immédiatement.

Ce schéma se répète à l'échelle mondiale. Une recherche rapide sur Internet suggère que les soi-disant usuriers opèrent non seulement aux États-Unis mais aussi au Royaume-Uni, au Canada, en Australie, dans l'Union européenne et dans de nombreuses autres nations prétendument développées. Les prêteurs prédateurs au Cambodge, en Jordanie, au Mexique et au Sri Lanka ont, quant à eux, bouleversé le secteur des finances personnelles. Une faible protection des consommateurs signifie que les emprunteurs sont à la merci d'un harcèlement agressif, poussant certains à vendre leurs maisons et leurs terres. D'autres, piégés dans un cycle de dettes croissantes, se sont suicidés à cause du désespoir face à leur situation.

« Quiconque a déjà lutté contre la pauvreté sait à quel point il est extrêmement coûteux d'être pauvre. »

James Baldwin, Nobody Knows My Name, (Personne ne connaît mon nom)

Au-delà des pratiques financières prédatrices, l'insécurité du logement constitue une autre dimension cruciale de la pauvreté. Trouver un logement accessible devient de plus en plus difficile dans le monde entier, sous l’effet de facteurs tels qu'une demande excessive, des réglementations de zonage et des coûts élevés, ainsi que l'opposition liée au phénomène du NIMBYisme. (Pas dans mon jardin). La simple cupidité est également un facteur. Selon les mots de Liz Zelnick d'Accountable.US, « les grands propriétaires corporatifs ont continué à augmenter les loyers des familles ordinaires, quelle que soit l’ampleur de la croissance de leurs profits ».

La hausse des loyers contraint les personnes à faire des choix difficiles entre le paiement du logement et la satisfaction d’autres besoins fondamentaux. Bien que le Département du logement et du développement urbain (HUD) des États-Unis propose une aide au logement locatif, son rapport 2024 sur le programme d’aide au logement locatif reconnaît que le programme est sous-financé et ne peut atteindre qu’« environ une famille éligible sur quatre ». Même lorsque l’aide devient disponible, les options dites abordables peuvent comporter des coûts cachés : quartiers dangereux, infrastructures vieillissantes et chauffage, électricité ou plomberie inadéquats. Les Nations Unies estiment qu’à l’échelle mondiale, plus de 1,8 milliard de personnes vivent dans des logements insalubres et qu’au moins 150 millions sont sans logement.

Pour les personnes sans domicile, les difficultés augmentent considérablement. Elles sont plus vulnérables à la violence, aux abus et aux maladies mentales et physiques. L’absence d’une adresse permanente peut compliquer l’obtention ou le maintien d’un emploi, la réception de documents importants ou l’accès à des services essentiels tels que les soins de santé, l’aide alimentaire et le soutien au logement. Plus choquant encore, aux États-Unis, entre 40 et 60 % des personnes sans domicile ont un emploi, mais leurs salaires, tout simplement, ne suffisent pas à couvrir les loyers élevés des logements situés à proximité de leur lieu de travail. Les personnes sans abri, selon Peter Edelman dans Not a Crime to Be Poor : The Criminalization of Poverty in America (Ce n'est pas un crime d'être pauvre : La criminalisation de la pauvreté en Amérique), sont également « toujours des cibles de la criminalisation ». Il explique que, si des préjugés sous-jacents ont souvent conduit les sociétés à pénaliser les sans-abri, « les municipalités adoptent aujourd’hui des mesures encore plus punitives en raison du manque de fonds pour le logement, les services de santé mentale, le traitement des addictions à l’alcool et aux drogues, et l’aide financière de base ».

Des soins de santé inadéquats aggravent encore ces difficultés. En raison des coûts élevés, de l’absence de couverture d’assurance et du nombre limité de prestataires dans les zones mal desservies, beaucoup n’ont pas accès aux interventions médicales dont ils ont désespérément besoin, sans même parler des soins préventifs. Même avec une assurance, des franchises élevées et des quotes-parts peuvent rendre les soins inabordables. Une seule urgence médicale peut anéantir les économies de toute une vie ou plonger des familles dans la faillite. Les maladies chroniques, les troubles de santé mentale non traités et les handicaps exacerbent les difficultés de ceux qui vivent dans la pauvreté.

La criminalisation de la pauvreté ajoute une autre dimension troublante à ces défis. Edelman explique comment le système judiciaire fonctionne souvent comme un système à deux vitesses. « Les personnes à faibles revenus sont arrêtées pour des infractions mineures qui ne sont que des désagréments pour les personnes aisées, mais qui sont désastreuses pour les pauvres et les quasi-pauvres en raison des amendes et des frais élevés qui sont désormais presque systématiquement imposés. Les pauvres sont maintenus en prison dans l’attente de leur procès lorsqu’ils ne peuvent pas payer la caution, condamnés à des amendes excessives et frappés de coûts et de frais qui ne cessent de s’accumuler. L’incapacité de payer entraîne davantage de détention, plus de dettes dues aux intérêts cumulés, des amendes et des frais supplémentaires, et, dans une sanction courante aux conséquences importantes pour ceux qui vivent en dessous ou à proximité du seuil de pauvreté, des suspensions répétées du permis de conduire. Les pauvres perdent leur liberté et souvent leur emploi, se voient fréquemment exclus d’un grand nombre de prestations publiques [et] peuvent même perdre la garde de leurs enfants. »

« Les fictions entretenues par les riches sur le fait de s’être faits seuls ou d’être plus méritants impliquent que les ultra-riches dissimulent à la fois leurs dépendances et rejettent la faute sur les gens ordinaires parce qu’ils ont besoin d’aide. »

Alissa Quart, Bootstrapped, (S'en sortir seul)

Ces défis frappent certains groupes avec une force particulière. Les minorités raciales se heurtent à des obstacles supplémentaires, notamment la discrimination salariale, la ségrégation résidentielle et des taux plus élevés de contrôle policier et d’incarcération. Les femmes, en particulier les mères célibataires, doivent concilier les exigences de la prise en charge familiale avec des emplois précaires et faiblement rémunérés. Les communautés immigrées font également face à des obstacles spécifiques tels que les barrières linguistiques, un statut juridique précaire et l’exploitation sur le lieu de travail. Lorsque plusieurs obstacles se croisent, sortir de la pauvreté devient extrêmement difficile.

Le résultat ? Un cercle vicieux dans lequel chaque problème aggrave les autres. En sortir exige non seulement des efforts extraordinaires de la part de ceux qui luttent, mais aussi des changements visant à s’attaquer aux systèmes sous-jacents qui créent et maintiennent ces obstacles.

Briser le cycle : systèmes et solutions

Lorsqu’on cherche des solutions pour briser le cycle de la pauvreté, un fait s’impose clairement : l’inégalité existe dans presque tous les pays, quel que soit le système économique. Les économies de marché génèrent souvent une richesse immense pour quelques-uns, tout en laissant de nombreuses personnes dans une pauvreté extrême. Les défenseurs mettent en avant l’efficacité, la productivité et l’innovation des économies de marché, mais les critiques soulignent que le capitalisme concentre la richesse entre un nombre réduit de mains, tandis que les pauvres en paient les coûts.

Les économies socialistes et mixtes n’ont pas non plus éliminé la pauvreté. Certains pays ont réduit la pauvreté extrême grâce à des programmes sociaux, mais les défis persistent. Les pays nordiques, souvent cités comme des modèles de socialisme démocratique, sont toujours confrontés à des poches de pauvreté, en particulier parmi les populations immigrées. La croissance économique spectaculaire de la Chine a permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté, mais d’importantes disparités subsistent entre les populations rurales et urbaines. Et malgré une réduction de la pauvreté, l’écart d’inégalités entre ces groupes s’est en réalité creusé.

L’économiste Thomas Piketty affirme : « Le système économique actuel ne fonctionne pas lorsqu’il s’agit de résoudre le problème clé que nous devons résoudre, le problème de l’augmentation des inégalités. » Ce qui devient évident à travers les différents systèmes, c’est que la persistance de la pauvreté résulte de choix politiques et de structures de pouvoir. Qu’il s’agisse d’économies de marché, socialistes ou mixtes, ceux qui détiennent la richesse et l’influence façonnent les règles et les institutions de manière à préserver leurs avantages.

La question n’est donc pas de savoir si un système économique particulier engendre la pauvreté, mais si un système quelconque peut être structuré de manière à garantir des résultats plus équitables pour tous les membres de la société, lorsque des croyances erronées sur la pauvreté nous aveuglent quant à sa véritable nature.

« La pauvreté n’est pas seulement un manque de revenus. C’est un manque d’éducation, de nourriture, de soins de santé, de logement, d’inclusion politique, de choix, de sécurité et de dignité. »

Département de la communication mondiale des Nations Unies, « What Is Goal 1—No Poverty » (Qu'est-ce que l'Objectif 1—Pas de pauvreté?)

Lorsque nous jugeons la situation des personnes avant de comprendre leurs besoins, nous risquons de perpétuer les systèmes qui tirent profit de leurs difficultés.

Mais si nous ne sommes pas personnellement touchés par les effets de la pauvreté, pourquoi devrions-nous nous en soucier ? Les Nations Unies apportent une réponse : « En tant qu’êtres humains, notre bien-être est lié les uns aux autres. L’aggravation des inégalités nuit à la croissance économique et mine la cohésion sociale, en accroissant les tensions politiques et sociales et, dans certains cas, en alimentant l’instabilité et les conflits. »

Dans cette perspective, nous pouvons conclure que la sagesse ancienne — « les pauvres seront toujours avec vous » — ne visait pas à suggérer que nous devrions nous résigner à l’inévitabilité de la pauvreté. Elle constitue plutôt un rappel de notre responsabilité permanente de prendre soin les uns des autres. Pourtant, les réponses actuelles à la pauvreté reflètent souvent les mêmes attitudes moralisatrices que celles qui ont façonné les maisons de travail victoriennes. Nous continuons à diviser les personnes entre « méritantes » et « non méritantes », en ignorant les systèmes complexes qui créent et entretiennent la pauvreté.

Des solutions à l’inégalité et à la pauvreté sont possibles, mais elles exigent à la fois des changements systémiques et personnels. Les réformes politiques sont essentielles, mais elles ne peuvent se produire sans un changement dans la manière dont nous percevons les pauvres.

Le commandement ancien d’« ouvrir largement ta main à ton frère, au pauvre et à l’indigent » renvoie à la charité individuelle. Par implication pour notre époque, s’il nous faut améliorer la situation des pauvres, cela suggère assurément une transformation fondamentale de la manière dont nous structurons nos communautés et nos économies, avec l’équité comme objectif. La mesure du succès d’une société devrait inclure la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables.

En définitive, lutter contre la pauvreté nous oblige à dépasser des jugements moraux simplistes. Cela exige que nous voyions les pauvres non comme des problèmes à résoudre, des objets moraux à juger ou des opportunités de profit, mais comme des êtres humains, dont la dignité et le potentiel comptent pour nous tous.